Durand« La littérature française de l'entre-deux-guerres» Université Paul-Valéry Montpellier 3 Année universitaire 2013 – 2014 La civilisation n'est pas dans toute cette pacotille terrib
Trang 1Séminaire de Master 2 – M Durand
« La littérature française de l'entre-deux-guerres»
Université Paul-Valéry Montpellier 3
Année universitaire 2013 – 2014
La civilisation n'est pas dans toute cette pacotille terrible ;
et, si elle n'est pas dans le cœur de l'homme, eh bien, elle n'est nulle part.
Georges Duhamel, Civilisation, 1918.
« NO MAN IS AN ISLAND » ?
L'HUMANISME DE GEORGES DUHAMEL À TRAVERS SES
ÉCRITS DES ANNÉES 1918 – 1920
L'entre-deux-guerres fit apparaître maints écrivains avec un style propre, à l'instar de Jean Giono, Henri Massis, Paul Claudel, François Mauriac, Louis Aragon, dont l'œuvre considérable est reconnue aujourd'hui Georges Duhamel (1884 - 1966) figure parmi eux comme un cas particulier : exerçant la profession de médecin, il n'écrivait pas en tant qu'écrivain mais plutôt comme « humaniste » Trouver autant d'études ou même d'essais sur sa contribution littéraire que sur celles de Giono ou Claudel n'est pas évident puisque – malgré ses nombreuses œuvres et sa célébrité considérable de l'époque1 – Duhamel n'apparaît pas comme un écrivain connu, commenté ou étudié à la fin du 20e ou au début du 21e siècle2 Pour cette même raison, nous nous engageons à faire sa connaissance à travers ses premiers livres
et essais, c´est-à-dire Civilisation (1918), La Possession du monde (1919) et Confession de
minuit (1920) Le but de cet essai est donc de voir et comprendre le message que l'on qualifie
d'« humaniste » de Georges Duhamel dans le contexte littéraire de l'entre-deux-guerres, notamment à l'aide de certaines notions ou mots-clés
1 André Maurois, De Proust à Camus, Paris, Librairie Académique Perrin, 1963, p 185.
2 Ouellet François, « Georges Duhamel, Salavin précurseur », Nuit blanche, le magazine du livre, n° 49, 1992,
pp 64-66.
Trang 2En premier lieu, nous allons voir pourquoi la guerre émerge dans les réflexions et les descriptions de Duhamel en accentuant la « mécanicité » et la mise-en-scène Ensuite, on va demander si l´on peut qualifier l´œuvre de Duhamel de tragique, en insistant sur l´importance visible du silence et du rire dans le texte De plus, nous nous interrogeons chez Duhamel sur les aspects existentialistes de l´être humain, – notamment son rapport avec la nature et le rousseauisme, l´errance (impossibilité de distinguer le réel du rêve), la quête d´équilibre entre individualisme et collectivité, – qui surgissent de temps à autre dans ces écrits Enfin, la question que l´on se pose : s´agit-il de l´humanisme schopenhauerien chez Duhamel, ou promet-il, au contraire, de l´espoir et du bonheur ?
Duhamel – humaniste
Louis Chaigne3, dessinant des portraits des écrivains de l'époque, décrit Duhamel, effectivement, comme un grand humaniste dont parmi les maỵtres et influences majeures figurent Dostọevski, Paul Claudel, William James Dans la langue, à l'élégance il préfère l'exactitude4: les répétitions sont nombreuses et la décoration de la syntaxe très rare « Chez lui c'est une sorte de chaleur humaine », commente Chaigne Son humanisme et l'expérience
de la guerre nourrissent certainement la description des ambulances du front dans Civilisation.
Son style peut être considéré relativement austère à cơté de celui de Giono ou Simon par exemple, mais selon Chaigne, il n'y a là « aucune surcharge, aucune inutile accumulation de détails, mais quelques traits d'une impressionnante puissance suggestive ».5 On y voit, par contre, un certain accent placé sur les effets oratoires qui évoque à la lecture un parallèle avec
Werther de Goethe et Les Confessions de Rousseau, ou même Le Hussard sur le toit de
Giono
Dans Civilisation l'auteur s'interroge sur ce que la guerre fait surgir devant lui, dans
l'homme Il se demande comment croire dans le progrès, comment approuver l'emploi des machines afin de tuer des hommes comme des mouches Il s'enquiert auprès du lecteur : ó se trouve la « civilisation » alors que l'on a perdu toute humanité ? Et ce n'est pas tellement le
« progrès » de la technologie dont Duhamel parle, puisqu'il est contre la dépendance de
3 Louis Chaigne, Vies et œuvres d'écrivains 2, Paris, F Lanore, 1956.
4 Selon André Maurois, la phrase duhamélienne est minutieusement étudiée De plus, Maurois la compare avec
celle de Flaubert, la place et choix de mots étant considérés comme des priorités André Maurois, op cit.,
5 Louis Chaigne, op cit.,p 120.
Trang 3l'homme à tout ce qui est matériel.6 Chaigne le souligne : « Pour Duhamel, […] la civilisation n'est pas dans l'avion ni dans la T S F., mais elle est au plus profond du cœur de l'homme »
Ce qui intéresse Duhamel, c'est l'âme et le cœur de l'homme (dans La Possession du monde, il
développe une vraie philosophie du cœur) Ainsi, Duhamel désigne la civilisation comme une sorte de spiritualisme humaniste, puisque, ainsi qu'il le rappelle : « si elle [la civilisation] n'est pas dans le cœur de l'homme, eh bien, elle n'est nulle part »7
Chaigne voit chez Duhamel quelqu'un qui, malgré le ton mélancolique et tragique de ses œuvres, « laisse intactes les chances de renouvellement […] » Par contre, cet espoir reste
relativement fragile, non seulement dans Civilisation, mas également dans Confession de
minuit ó le tragique fait partie de l'existence humaine
Civilisation : contre la mécanicité, l'importance de l'âme
Selon Carme Figuerola8, Duhamel lutte contre l'annihilation de la race humaine à
travers ses personnages à la fois guerriers et victimes, qui notamment dans Civilisation, au
lieu de se dissoudre dans un brouillard anonyme, deviennent des individus, avec un nom propre, avec des visages et traits bien décrits C'est exprès, grâce à leur identité renforcée, que Duhamel leur fait l'hommage, essayant ainsi de les sauver de cette machine dévorante et anonyme de la guerre qui ne considère les hommes que comme une seule ligne de chiffres
Dans le chapitre « Les maquignons » les hommes qui attendent, afin de savoir s'ils sont aptes pour le service militaire, n'appartiennent plus à eux-mêmes Ayant perdu toute possibilité de prendre leur destin dans leurs propres mains, ils appartiennent à l'État, à la machine de guerre La transition (de la liberté individuelle à la guerre collective) est décrite comme emprisonnement de l'homme, écartement de la nature La guerre entraỵne comme conséquence la perte de la nature
Ils ne voient plus le ciel de février, ils ne respirent plus le vent enivré d'odeurs froides : ils sont entassés dans un couloir puant dont les murs, peints de couleurs sans nom, secrètent une sueur visqueuse Ils y
6 Carme Figuerola, « L'expression de la douleur dans les récits de guerre de Georges Duhamel », Universitat de Lleida, Ull critic, n° 6, 2000.
7 Georges Duhamel, Civilisation, Paris, Mercure de France, [1918], 1967, p 189.
8 Carme Figuerola, op cit.,
Trang 4piétinent quelque temps, puis une autre porte s'ouvre Un gendarme les compte par douze, comme des fruits ou des bestiaux, et les pousse dans la grande salle ó se passe la chose … 9
D'ailleurs, le chapitre se termine avec l'image d'une rue en train de se perdre dans le brouillard, ó il ne reste que l'odeur forte du vomi, preuve nette de la dépréciation de guerre
de la part de Duhamel Dépréciation d'autant plus forte qu'il y voit l'application horrible du
logos, de ce système absurde dont déjà parlait Malraux dans La Tentation de l'Occident 10 :
Le massacre européen veut de l'ordre Une comptabilité minutieuse règle tous les actes du drame Au fur
et à mesure que ces hommes défilaient, on les comptait, on les couvrait d'étiquettes ; des scribes vérifiaient leur identité avec la froide exactitude d'employés de la douane 11
Ce logos, cet attachement absurde au « système » notamment, fait que l'on efface l'âme et
l'esprit, car l'individualité de chacun est tamponnée par une étiquette ou un chiffre On perd ainsi tout intérêt de voir, dans cette masse grise, des personnes, des individus ; on ne compte que des chiffres S'ensuit alors, à cet inventaire et à cet ordre grotesque, l'idée de mécanicité : les corps malades ou sains des guerriers deviennent rien de plus que des mécanismes que l'on doit réparer.12 Ce qui est encore pire, selon Duhamel, est que la médecine, sous prétexte de guérir les blessés, démontre grâce à son pouvoir technique sa supériorité vis-à-vis du corps humain :
Le pauvre homme n'avait pas osé balbutier sa protestation Saisi dans l'engrenage, il avait été dominé tout
de suite et s'abandonnait aux appétits de la mécanique, comme un saumon de fonte avalé par les laminoirs Et puis, ne savait-il pas que tout cela était pour son bien ; puisque c'est à cela qu'en est réduit le bien 13
Duhamel au contraire (Figuerola souligne ce fait), en tant que médecin, cherchait à non seulement guérir le corps, c'est-à-dire le mécanique, mais également l'âme, les blessures mentales et psychologiques Selon Duhamel, avec les soins de plus en plus mécanisés, on perd l'individualité14 (chez les médecins eux-mêmes), en transformant ceux-ci à tour de rơle en
9 Georges Duhamel, Civilisation, op cit., p 93.
10 André Malraux, La tentation de l'Occident, Paris, Grasset, 1926, p 115.
11 Georges Duhamel, Civilisation, p 28.
12 Ibid., p 99.
13 Ibid., p 187.
14 Ibid., pp 129 - 131)
Trang 5machines.15 Qu'en reste- t-il finalement ? Où y a-t-il alors encore de l'espace pour l'âme ? Voici une notion essentielle dans toute l'œuvre de Duhamel Celle-ci devient presque le centre
de gravité pour Duhamel dans Civilisation, car il engage lui-même une quête afin de le
retrouver La recherche est pénible, au vu de certaines scènes évoquées, notamment le passage
ó l'abbé et le rabbin luttent entre eux pour un décédé dont la religion est en question :
Entre eux deux [l'abbé et le rabbin], l'enjeu n'était pas une âme, mais cette boỵte, avec un corps rigide, défiguré par dix jours d'agonie, cette boỵte recouverte de l'étoffe symbolique, qu'une brise légère agitait 16
Ce que Duhamel cherche, au bout du compte, est un équilibre sain entre corps, âme, nature, progrès technique, espèce humaine, individualité Il faut le tenir comme but de la quête, cet équilibre, sinon il en résulte la chute de l'homme et de la civilisation
Sortir du tragique – le rire et le silence
Le tragique s'exprime à travers certaines formes répétées et très existentialistes chez
Duhamel, à savoir le rire et le silence Quand dans Civilisation Duhamel met en scène le rire,
il s'agit-là du rire dans le sens d’Henri Bergson17, c.-à-d le rire qui libère et qui apparaỵt comme contre-attaque de ce qui l'entoure Le rire ainsi se venge de l'anormalité (considérée comme normale au moment donné) Egalement, c´est grâce au rire que l'on veut « punir », s'échapper d'une situation insensée Celui-ci aide à accepter l'absurdité des circonstances, et notamment l'angoisse procurée par la guerre.18
Le rire surgit aussi dans des extraits ó on voit clairement l'inconstance humaine, ó la sûreté relative à quelque chose est renversée Dans l'exemple suivant, un nouveau supérieur des médecins, en se basant sur l'importance de la discipline, déclare que ses paroles font loi : Pareillement, je regardai ses confrères et, considérant tous ces gens qui n'attendaient rien de leur renoncement et abdiquaient si totalement, si éperdument, je conçus une immense admiration et j'entrevis
le sens du mot discipline Mais les conceptions de l'intelligence sont souvent trahies par d'autres mouvements moins nobles, car, à ce moment même, j'eus du mal à réprimer une forte envie de rire 19
15 Georges Duhamel, Civilisation, p 160
16 Georges Duhamel, Civilisation, p 135.
17 Henri Bergson, Le rire Essai sur la signification du comique, Paris, Éditions Alcan, 1900.
18 Georges Duhamel, Civilisation, p 19
Trang 6Dans cet extrait le narrateur est perplexe sur la conduite des médecins qui, il y a un moment, étaient d'un autre avis, et maintenant, soumis à ce même supérieur perdent leur personnalité et leurs convictions La situation est dégỏtante pour le narrateur qui y voit une chute morale et, effectivement, il a du mal à s'adapter à ce type de comportement, à une telle société Rappelons-nous de Bergson quand il dit que « le comique exprime avant tout une certaine inadaptation particulière de la personne à la société ».20 Cette absurdité de la situation et de l'homme le fait rire Selon Bergson, ce qui suscite le rire, est souvent la répétition théâtrale ou imitée et le fait que l'on comprend qu'il s'agit-là de non-vivant, de quelque chose de mécanique.21 Ces médecins se soumettent automatiquement aux ordres du supérieur parce qu'il faut suivre la hiérarchie pour la hiérarchie, pour une cause mécanique
Si le rire n'aide pas, c'est le silence qui accentue le tragique de l'homme et de l'humanité Souvent les mots manquent à Duhamel Ainsi s'introduit un silence devenant également un aspect ou dévoilement quasi religieux chez Duhamel, un moment d'hommage mélancolique Le silence peut signifier plusieurs choses, mais le plus souvent il arrive comme l'annonce de la dernière agonie de la mort.22 Derrière ce recours répétitif à des mourants en pleine solitude, ne voit-on pas justement une critique contre le « système » de l'Occident qui
ne s'intéresse plus à ceux qui ont donné leur vie pour protéger la patrie ? Cette machine ne compte que les chiffres des survivants, des guerriers potentiels ; les autres sont oubliés aussi vite que possible, et de plus, dans la solitude, pour ne pas démoraliser les futurs guerriers Duhamel lutte contre cette pratique en rendant dans ces pages toutes les victimes de guerre visibles, audibles, et en mettant exprès en œuvre leur identité
Des fois, le silence sert également à remplacer les mots, devenus superflus il y a déjà longtemps, comme si la guerre avait coupé la possibilité de communiquer avec la langue De plus, après tout, la langue n'arrive pas à tout décrire, tout expliquer, tout montrer ni démontrer23 Souvent, l'angoisse pure empêche de parler
- « Si donc vous ne voulez pas de moi, c'est que je vais crever Mais je vous dis que j'ai des raisons pour aller au front, plutơt que de rester à me faire engueuler tous les jours »
19 Ibid., p 161.
20 Henri Bergson, op cit., p 59.
21 Ibid., p 22.
22 Georges Duhamel, Civilisation, op cit., p 37.
23 Ibid., p 35.
Trang 7Un court silence immobilise tout le monde ; l'écho d'un drame s'y prolonge L'homme est visiblement très malade 24
Dans le dernier exemple joue également l'idée de Susan Sontag, introduite dans son essai
« The Aesthetics of Silence »25, ó elle remarque l'importance du silence afin de stimuler ou renforcer les mots précédemment exprimés Le silence non seulement coupe mais également prolonge ce qui est dit, et Duhamel l'emploie souvent dans ce but
Ce silence démontre, par son aspect religieux, la coupure non seulement de l'autre, mais également du cosmos Afin de le relier, le narrateur (dans les petits textes de
Civilisation) cherche à sortir dans la nature et trouver une sorte de paix Cette quête
s'approche un peu du contact recherché entre l'homme et la nature chez Giono ou Rousseau Il s'agit d'un appel de consolation avec la nature, un essai de maintenir intact le fil fragile qui les
unit Également, dans La Possession du monde l'auteur se plaint de la destruction méchante
faite à la nature.26
Le contraire de l'hommage à la nature se présente chez Duhamel à travers le vocabulaire du spectacle et de la mise-en-scène que les épisodes de guerre amènent chez l'écrivain On remarque sa tendance à rassembler ses acteurs dans un milieu souvent clos qui, logiquement, s'oppose à la nature De cette façon, il met en scène un vrai théâtre : il parle également d'une véritable mise en scène de la guerre27 Le dégỏt de la théâtralité est également présent, par exemple, dans la description de la visite par les civils des camps hospitaliers, par simple curiosité Ils y viennent par un désir pervers et bizarre de voir les dégâts humains, comme si c'était un parc d'attraction ou un musée28 À quoi sert toute cette théâtralité pour Duhamel ? De nouveau, le but est d'accentuer à quel point la guerre semble mécanique et artificielle S'y ajoutent les victimes devenus rien d'autre que des chiffres, les rires vides de sens devenus des symboles de l'absurdité ultime de cette mise en scène qu'est la guerre
24 Georges Duhamel, Civilisation, op cit., p 97.
25 Susan Sontag, « The Aesthetics of Silence » [en ligne] http://www.scribd.com/doc/14536809/Sontag-Susan-The-Aesthetics-of-Silence
26 Georges Duhamel, La Possession du monde, Paris, Mercure de France, [1919], 1954, p 100
27 Georges Duhamel, Civilisation, op cit., p 29.
28 « Il y avait des étrangers, des philanthropes, des hommes politiques, des comédiennes, des millionnaires, des romanciers et des folliculaires Ceux qui recherchaient les sensations fortes étaient parfois admis à pénétrer sous une tente conique ou dans une salle d'opérations Ils repartaient, satisfaits […] et assurés d'avoir vu des choses
curieuses, des combattants hérọques, une installation modèle » (ibid., p 41)
Trang 8Rousseauisme et spiritualité ?
Souvent les textes dans Civilisation se terminent par la mise en place d'une force de
nature, comme une tentative de pardon ou d'absolution de ou par la nature.29 Cette dernière renvoie automatiquement à l'influence probable des idées de Rousseau, du retour à la nature Par contre, André Maurois par exemple, refuse ce parallèle avec la pensée de Rousseau.30
Selon lui, Duhamel prêche surtout un équilibre entre le cơté mécanique, et celui de l'âme et de
la nature Cet équilibre, son importance – il l'avait lui-même appris grâce à d'autres médecins, grâce à son métier en tant que médecin.31 Maurois refuse donc de voir chez Duhamel un apprenti de Rousseau Mais selon nous, l'opposition (visible quand même dans le texte) entre
la nature et le théâtral, prouve le désir de Duhamel de former un lien avec la nature Cette dernière est la seule chose qui peut l'apaiser au milieu des tumultes grotesques à voir chez les victimes de guerre
Le silence « religieux » analysé antérieurement nous renvoie à une question générale dans l'ensemble de l'œuvre duhamélienne qui, selon Henri Massis, tourne autour de la religiosité et de la spiritualité32 Mais Massis accuse Duhamel d'avoir mise en scène une religiosité de travers33 à cause de sa méconnaissance générale du catéchisme, alors même qu'il emploie le vocabulaire chrétien Le critique affirme au bout du compte que la « religion » de Duhamel est effectivement traversée d'un panthéisme ó « Dieu [est] considéré comme immanent à l'univers »34 Une des caractéristiques du spiritualisme duhamélien, selon Massis, est de poser la supériorité du cœur et du sensible sur l'intelligence.35 Ce fait est effectivement bien présent dans ses œuvres, notamment dans le vocabulaire et l'abondance des « silences
29 Ibid., p 42 ; p 82.
30 André Maurois, op cit., pp 191-192.
31 Ibid., p 193.
32 Henri Massis, Jugements 2 André Gide – Romain Rolland – Georges Duhamel – Julien Benda – Les
chapelles littéraires, Paris, Plon, 1924, p 165.
33 M Duhamel est surtout un homme ignorant des choses dont il parle et il est bien visible que la théologie n'est pas son fort, non plus que le catéchisme Mais à tout propos, hors de propos, il parle de l'espérance, de la charité,
du renoncement, de l'humilité, de la prière, de la communion, de la pénitence, de la contrition ; autel, culte,
holocauste, sont des images préférées (Ibid., p 191)
34 Ibid., p 177.
35 Ibid., p 185.
Trang 9religieux », qui deviennent quasiment des signes divins Massis dit que Duhamel, ayant perdu Dieu, fait des hommes eux-mêmes des créatures divines.36
Comme Rousseau dans l'Émile prêche l'importance de l'union entre l'homme et la terre
(Giono également), Duhamel fait hommage à la terre et surtout à l'homme qui sait bien prendre soin d'elle, la posséder, mais pas comme on possède un bien matériel Ce dont
l'homme doit se débarrasser, selon Duhamel (dans La Possession du monde), est son cơté
matérialiste, son obsession d'avoir Pour Duhamel la possession ne peut jamais remplir l'être humain de bonheur Celui-ci se trouve uniquement dans l'âme équilibrée à travers lequel on peut posséder le monde La possession du monde se traduit pour Duhamel par la possession des êtres humains, « car n'es-tu pas moi, tout d'abord, ơ mon ami ? »37 C'est comme si
Duhamel reprenait la notion de la fête dans l'Émile de Rousseau38 et invitait tous les êtres humains, tous les amis, à participer à une fête ó tous sont égaux et festifs, en symbiose avec
la nature On pourrait tenter de circonscrire son idée avec les mots de John Donne: « No man
is an island / Entire of itself / Every man is a piece of the continent / A part of the main » En cas de doute ou douleur « rappelle-toi que tu n'es pas abandonné sans recours Les hommes te restent 39» Duhamel applique également cette idée dans Confession de minuit.
Certainement, dans cette religiosité duhamélienne, le lecteur trouve une forte dose
d'exaltation verbale rousseauiste, qui émerge surtout dans Confession de minuit Ici nous
voyons le narrateur et simultanément personnage principal, Salavin, en train de confesser ce qui lui est arrivé pendant un certain temps Le style et les propos exprimés s'approchent
beaucoup de ceux de Rousseau dans Les Confessions, par exemple son affirmation (au
lecteur) qu'il veut tout dire, y compris les choses dont il a honte – la mort de sa mère, le désir pour la femme de son meilleur ami, etc – et, bien sûr, surtout son état extrêmement sensible
et exalté Son monologue, proche à la fois du Werther de Goethe et des Confessions de
Rousseau, témoigne de la vie extrêmement sensible d'un jeune homme qui s'est installé après
la guerre (les références à cette époque sont rares et subtiles, uniquement désignées par « le
36 Ibid., pp 194-195.
37 Georges Duhamel, La Possession du monde, op cit., p 144.
38 Jean - Jacques Rousseau, L´Émile, Livre IV [en ligne] :
http://classiques.uqac.ca/classiques/Rousseau_jj/emile/emile_de_education_4.pdf
39 Georges Duhamel, La Possession du monde, op cit., p 137.
Trang 10temps du régiment ») en tant que scribe chez un patron Un jour, suite à un moment de folie40
(il touche l'oreille de son patron), il est renvoyé et le livre raconte les conséquences qui s'ensuivent Cet incident marque pour lui le début de la « détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette époque et d'ó je ne sortirai peut-être jamais plus » Il se rend compte qu'il lui est arrivé quelque chose de profond :
J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut plus s'évader Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond 41
Salavin se justifie en disant que les barrières entre les êtres humains sont devenues ubuesques42 Après cet incident, le protagoniste perd pour de vrai le fil rouge de son vieux
monde et ainsi que son rythme (Tout cela rappelle d'ailleurs à plusieurs reprises Le Mythe de
Sisyphe ou L'Étranger de Camus) Il commence à errer dans les rues de Paris sans but ni
objectif précis, faisant de nouvelles connaissances, essayant de trouver un but, un repère dans
la vie, de profiter de la vie Il n'y arrive pas à cause des réflexions de plus en plus graves qu'il
se fait sur sa propre âme, qu'il considère pourrie Ayant quitté sa maison, ses amis, sa mère, seul à la fin de son parcours, il demande l'avis du lecteur Il se présente comme quelqu'un avec
le désir de s'échapper de la monotonie, de la solitude, du manque de contact avec le monde Mais est-ce vraiment ainsi ?
Effectivement, Duhamel laisse le lecteur interpréter librement ce qui arrivera à son protagoniste Son retour au vieux monde, est-il envisageable, probable, possible ? N'est-il pas impossible, comme l'indique Massis, parce qu'il est finalement tellement éloigné des autres, lui qui avait déclaré qu'il aime autrui ?43 Mais Massis ne semble pas tenir en compte le fait que Salavin confesse tout cela à quelqu'un, un étranger, un inconnu Il lui demande de l'aide, donc : n'en résulte-t-il pas que Salavin lutte pour appartenir à l'humanité ? En théorie, il désire
le contact avec les autres, mais son histoire est forcément tragique parce qu'il se perd dans lui-même Cependant, comme Massis le dit bien, il doit être sauvé :
40 Georges Duhamel, Confession de minuit, Paris, Mercure de France, [1920], 1925, pp 15-16
41 Ibid., p 19.
42 « Est-ce bien une sottise, d'ailleurs ? Est-ce ridicule, en réalité ? Non ! Mille fois non ! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, ni que je suis un idiot Alors, c'est ça, votre humanité ? Voilà un homme, un homme comme vous et moi ; il y a, entre nous deux, une telle barrière que je ne peux même pas appliquer le bout
de mon doigt sur sa peau sans prendre figure du criminel Alors, je ne suis pas libre ? » (Ibid., pp 26 – 27)
43 « Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer,
surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est précisément, parce que j'aime trop l'humanité » (Ibid., p 96)