J ’ai une autre excuse : cette grande personne p eu t tout com prendre, même les livres pour enfants.. » Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit prince.. J ’ai de sérieuses ra
Trang 1de Saint-Exupéry
Trang 2Je crois q u ’il profita, pour son évasion,
d ’une migration d ’oiseaux sauvages.
Trang 3Antoine de Saint-Exupéry
Avec des aquarelles de Vauteur
Gallimard
Trang 4ISBN 2-07-051328-9 Loi n°49-956 du 16 juillet 1949
sur les publications destinées à la jeunesse
Dépôt légal: mai 2002
I e1 dépôt légal dans la même collection: septembre 1979 N° d ’édition: 126/3 - N° d ’impression: L86672 Imprimé en France sur les presses de l'imprimerie Pollina
© Editions Gallimard, 1946, pour le texte et les illustrations
© Editions Gallimard Jeunesse, 1999, pour la présente édition
Trang 5À Léon Werth.
Je dem ande pardon aux enfants d ’avoir dédié ce livre à une grande personne J ’ai une excuse sérieuse : cette grande per sonne est le m eilleur ami que j ’ai au
m onde J ’ai une autre excuse : cette grande personne p eu t tout com prendre, même les livres pour enfants J ’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France ó elle a faim et froid Elle a bien besoin d ’être consolée Si toutes ces ex cuses ne suffisent pas, je veux bien dé dier ce livre à l’enfant q u ’a été autrefois cette grande personne Toutes les grandes personnes o n t d ’abord été des enfants (Mais peu d ’entre elles s’en souviennent.)
Je corrige donc ma dédicace :
A Léon Werth quand il était petit garçon.
Trang 7Lorsque j ’avais six ans j ’ai vu, u ne fois, une magnifique image, dans un livre sur la forêt vierge qui s’ap
pelait Histoires vécues Ça représentait un serpent boa
qui avalait un fauve Voilà la copie du dessin
On disait dans le livre : « Les serpents boas avalent leur proie tout entière, sans la mâcher Ensuite ils ne peuvent plus bouger et ils dorm en t p en d an t les six mois de leur digestion »
J ’ai alors beaucoup réfléchi sur les aventures de la
ju n g le et, à m on tour, j ’ai réussi, avec un crayon de couleur, à tracer m on prem ier dessin Mon dessin num éro 1 Il était com m e ça :
J ’ai m ontré m on chef-d’œuvre aux grandes personnes et je leur ai dem andé si m on dessin leur faisait peur
Elles m ’o n t rép o n d u : «Pourquoi u n chapeau ferait-il p eu r ? »
Trang 8Mon dessin ne représentait pas un chapeau Il représentait un serpent boa qui digérait un éléphant J ’ai alors dessiné l’intérieu r clu serpent boa, afin que les grandes personnes puissent com
p ren d re Elles o n t toujours besoin d ’explications
M on dessin n um éro 2 était com m e ça :
Les grandes personnes m ’o n t conseillé de laisser
de côté les dessins cle serpents boas ouverts ou fermés, et de m ’intéresser plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul et à la gram m aire C’est ainsi que j ’ai abandonné, à l’âge de six ans, u n e m agnifique carrière de peintre J ’avais été découragé par l’insuccès de m on dessin num éro 1 et de m on dessin num éro 2 Les grandes personnes ne com pren
n e n t jam ais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur d o n n e r des explications
J ’ai donc dû choisir un autre m étier et j ’ai appris à piloter des avions J ’ai volé un p eu p arto u t dans le
m onde Et la géographie, c’est exact, m ’a beaucoup servi Je savais reconnaître, du prem ier coup d ’œil,
la Chine cle l’Arizona C’est très utile, si l’on s’est égaré p en d an t la nuit
J ’ai ainsi eu, au cours de m a vie, des tas de contacts avec des tas de gens sérieux J ’ai beaucoup vécu chez les grandes personnes Je les ai vues de très près Ça n ’a pas trop am élioré m on opinion
10
Trang 9Q uand j ’en rencontrais une qui me paraissait un
p eu lucide, je faisais l’expérience sur elle de m on dessin n um éro 1 que j ’ai toujours conservé Je voulais savoir si elle était vraim ent compréhensive Mais toujours elle me rép o n d ait : «C ’est un chapeau.» Alors je ne lui parlais ni de serpents boas, ni de forêts vierges, ni d ’étoiles Je me mettais à sa portée
Je lui parlais de bridge, de golf, de politique et de cravates Et la grande personne était bien contente
de connaître u n hom m e aussi raisonnable
I'I
J ’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablem ent, ju sq u ’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans Q uelque chose s’était cassé dans m on m oteur Et com m e je n ’avais avec moi ni
m écanicien, ni passagers, je me préparai à essayer
de réussir, to u t seul, une réparation difficile C’était
p our moi une question de vie ou de mort J ’avais à peine de l’eau à boire p o u r huit jours
Le prem ier soir je m e suis donc endorm i sur le sable à mille milles de toute terre habitée J ’étais bien plus isolé q u ’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan Alors vous imaginez m a surprise,
au lever d u jour, quand u n e drôle de petite voix m ’a réveillé Elle disait :
«S’il vous plaît dessine-moi un m outon!
Trang 10bien regardé Et j ’ai vu u n petit b o n h o m m e tout à fait extraordinaire qui me considérait gravem ent Voilà le m eilleur portrait que, plus tard, j ’ai réussi à faire de lui Mais m on dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le m odèle Ce n ’est pas ma faute, j ’avais été découragé dans ma carrière de
p eintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans,
et je n ’avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts
j e regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d ’étonnem ent N ’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée O r
m on petit bonhom m e ne me sem blait ni égaré, ni
m ort de fatigue, ni m ort de faim, ni m ort de soif, ni
m ort de peur Il n ’avait en rien l’apparence d ’un enfant p erdu au m ilieu du désert, à mille milles de toute région habitée Q uand je réussis enfin à parler, je lui dis :
« M ais q u ’est-ce que tu fais là? »
Et il me répéta alors, tout doucem ent, comme
u ne chose très sérieuse :
« S’il vous p la ît dessine-moi un m o u to n »
Q uand le mystère est trop im pressionnant, on
n ’ose pas désobéir Aussi absurde que cela m e semblât à mille milles de tous les endroits habités et en danger de m ort, je sortis de m a poche une feuille de papier et un stylographe Mais je m e rappelai alors que j ’avais surtout étudié la géographie, l’histoire, le calcul et la gram m aire et je dis au p etit bonhom m e (avec u n peu de mauvaise h u m eu r) que je ne savais pas dessiner Il me rép o n d it :
« Ça ne fait rien Dessine-moi u n m outon »
Gomme je n ’avais jam ais dessiné un m outon je
12
Trang 11Voilà le m eilleur portrait que, plus tard,
j ’ai réussi à faire de lui.
13
Trang 12refis, p our lui, l’un des deux seuls dessins do n t j ’étais capable Celui du boa fermé Et je fus stupéfait d ’en ten d re le petit bonhom m e me rép o n d re :
«N on! N on! Je ne veux pas d ’un éléphant dans un boa Un boa c ’esttrès dangereux, et u n élép h an t c’est très encom brant Chez moi c’est tout petit J ’ai besoin d ’un
m outon Dessine-moi un m outon »
A lorsj’ai dessiné
Il regarda attentivem ent, puis :
«Non! Celui-là est déjà très
indulgence :
«Tu vois b ien ce n ’est pas u n m outon, c’est un bélier Il a des cornes »
Je refis donc encore m on dessin :
Mais il fut refusé, com m e les précédents :
veux est dedans »
Mais je fus bien surpris de voir s’illum iner le visage de m on je u n e ju g e :
«C’est tout à fait com m e ça que je le voulais! Crois-tu q u ’il faille beaucoup d ’h erb e à ce m outon ?
malade Fais-en un autre »
Je dessinai :
Mon ami sourit gentim ent, avec
«Celui-là est trop vieux Je veux un
m outon qui vive longtem ps »
Alors, faute de patience, comme
j ’avais hâte de com m encer le dém ontage de m on m oteur, je griffonnai ce dessin-ci :
Et je lançai :
« Ça c ’est la caisse Le m outon que tu
14
Trang 13— Pourquoi?
— Parce que chez moi c’est tout p etit
— Ça suffira sûrem ent Je t ’ai donné un tout petit m outon »
Il pencha la tête vers le dessin :
« Pas si petit que ç a Tiens ! Il s’est en d o rm i »
Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit prince
III
Il me fallut longtem ps p o u r com prendi'e d ’ó il venait Le petit prince, qui me posait beaucoup de questions, ne semblait jam ais en ten d re les miennes
Ce sont des mots prononcés par hasard qui, peu à peu, m ’o n t tout révélé Ainsi, quand il aperçut
p our la prem ière fois m on avion (je ne dessinerai pas m on avion, c ’est un dessin beaucoup trop com pliqué p our moi) il me
dem anda :
« Q u ’est-ce que c’est que
cette chose-là?
— Ce n ’est pas u ne chose
Ça vole C’est un avion C’est
m on avion »
Et j ’étais fier de lui ap
p ren d re que je volais Alors il
Trang 14— Ah ! ça c’est drơle ! »
Et le petit prince eu t un très joli éclat de rire qui
m ’irrita beaucoup Je désire que l’on p re n n e mes
m alheurs au sérieux Puis il ajouta :
«Alors, toi aussi tu viens du ciel! De quelle planète es-tu? »
J ’entrevis aussitơt u ne lueur, dans le mystère de sa présence, et j ’interrogeai brusquem ent :
«Tu viens donc d ’u n e autre planète ? »
Mais il ne me rép o n d it pas Il hochait la tête doucem ent tout en reg ard an t m on avion :
« C’est vrai que, là-dessus, tu ne peux pas venir de bien loin »
Et il s’enfonça dans une rêverie qui d u ra longtemps Puis, sortant m on m outon de sa poche, il se plongea dans la contem plation de son trésor
Vous imaginez com bien j ’avais pu être intrigué par cette dem i-confidence sur «les autres planètes»
Je m ’efforçai donc d ’en savoir plus long :
«D ’ó viens-tu, m on petit b o nhom m e? O ù est-ce
“chez toi”? O ù veux-tu em porter m on m outon?»
Il me rép o n d it après un silence m éditatif :
« Ce qui est bien, avec la caisse que tu m ’as donnée, c ’est que, la nuit, ça lui servira de maison
— Bien sûr Et si tu es gentil, je te donnerai aussi une corde pour l’attacher p en d an t le jour Et un piquet »
La proposition p aru t choquer le petit prince :
«L’attacher? Quelle drơle d ’idée !
— Mais si tu ne l’attaches pas, il ira n ’im porte ó,
et il se perdra »
Et m on ami eu t u n nouvel éclat de rire :
16
Trang 15Le petit prince sur l’astérọde B 612.
17
Trang 16« Mais ó veux-tu q u ’il aille !
— N ’im porte ó D roit devant lui »
Alors le petit prince rem arqua gravem ent :
« Ça ne fait rien, c’est tellem ent petit, chez moi ! »
Et, avec un peu de m élancolie, peut-être, il ajouta :
«D roit devant soi on ne p eu t pas aller bien
lo in »
J ’avais ainsi appris u ne seconde chose très im portante : c’est que sa planète d ’origine était à peine plus grande q u ’u n e maison !
Ça ne pouvait pas m ’étonner beaucoup Je savais bien qu’en dehors des grosses planètes comme la Terre, Jupiter, Mars, Vénus, auxquelles on a donné des
IV
noms, il y en a des centaines d ’autres qui sont quelquefois si petites q u ’on
a beaucoup de mal
à les apercevoir
au télescope Quand
un astronome découvre l’une d ’elles,
il lui donne pour nom un numéro Il l’appelle par exemple : «l’astérọde325»
18
Trang 17J ’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d ’ó venait le petit prince est l’astérọde B 612 Cet astérọde n ’a été aperçu
q u ’une fois au télescope, en 1909, par un astronom e turc
Il avait fait alors une grande dém onstration de sa découverte à un congrès international d ’astronom ie Mais personne
ne l’avait cru à cause de son costume Les grandes personnes sont com m e ça
H eureusem ent p our la réputation de l’astérọde
B 612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de m ort, de s’habiller à l’européenne L’astronom e refit sa dém onstration en 1920, dans un habit très élégant Et cette fois-ci tout le m onde fut de son avis
Si je vous ai raconté ces détails sur l’astérọde
B 612 et si je vous ai confié son num éro, c’est à cause des grandes personnes Les grandes personnes aim ent les chiffres Q uand vous leur parlez
d ’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jam ais sur l’essentiel Elles ne vous disent jam ais : «Quel est le son de sa voix? Quels sont les jeu x q u ’il préfère? Est-ce q u ’il
collectionne les
papillons ? » Elles
vous dem andent :
«Q uel âge a-t-il?
Com bien a-t-il de
Trang 18frères? Com bien pèse-t-il? Com bien gagne son père ? » Alors seulem ent elles croient le connaỵtre Si vous dites aux grandes personnes : «J’ai vu u ne belle maison en briques roses, avec des géranium s aux fenêtres et des colombes sur le toit », elles ne parviennent pas à s’im aginer cette maison Il faut leur dire : «J’ai vu une maison de cent mille francs » Alors elles s’écrient : «Com m e c’est joli! »
Ainsi, si vous leur dites, «La preuve que le petit prince a existé c’est q u ’il était ravissant, q u ’il riait, et
q u ’il voulait un m outon Q uand on veut u n m outon, c’est la preuve q u ’on existe», elles hausseront les épaules et vous traiteront d ’enfant ! Mais si vous leur dites : «La planète d ’ó il venait est l’astérọde
B 612», alors elles seront convaincues, et elles vous laisseront tranquille avec leurs questions Elles sont com m e ça Il ne faut pas leur en vouloir Les enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes
Mais, bien sûr, nous qui com prenons la vie, nous nous m oquons bien des num éros! J ’aurais aimé com m encer cette histoire à la façon des contes de fées J ’aurais aimé dire :
«Il était une fois un p etit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui, et qui avait besoin d ’un am i » Pour ceux qui co m p ren n en t la vie, ça aurait eu l’air beaucoup plus vrai
Car je n ’aime pas q u ’on lise m on livre à la légère
J ’éprouve tant de chagrin à raco n ter ces souvenirs Il
y a six ans déjà que m on ami s’en est allé avec son
m outon Si j ’essaie ici de le décrire, c’est afin de ne pas l’oublier C’est triste d ’oublier un ami Tout le
m onde n ’a pas eu un ami Et je puis devenir comme
20
Trang 19les grandes personnes qui ne s’intéressent plus
q u ’aux chiffres C’est donc p our ça encore que j ’ai acheté u ne boîte de couleurs et des crayons C’est
d u r de se rem ettre au dessin, à m on âge, quand on
n ’a jam ais fait d ’autres tentatives que celle d ’un boa ferm é et celle d ’u n boa ouvert, à l’âge de six ans!
J ’essaierai, bien sûr, de faire des portraits le plus ressemblants possible Mais je ne suis pas tout à fait certain de réussir U n dessin va, et l’autre ne ressemble plus Je me trom pe un peu aussi sur la taille Ici le petit prince est trop grand Là il est trop petit J ’hésite aussi sur la couleur de son costume Alors je tâtonne com m e ci et com m e ça, tant bien que mal
Je m e trom perai enfin sur certains détails plus
im portants Mais ça, il faudra me le pardonner Mon ami ne donnait jam ais d ’explications Il me croyait peut-être semblable à lui Mais moi, m alheureuse
m ent, je ne sais pas voir les m outons à travers les caisses Je suis peut-être un peu comme les grandes personnes J ’ai dû vieillir
V
C haque jo u r j ’apprenais quelque chose sur la planète, sur le départ, sur le voyage Ça venait tout doucem ent, au hasard des réflexions C’est ainsi que, le troisième jour, je connus le dram e des baobabs
Cette fois-ci encore ce fut grâce au m outon, car brusquem ent le petit prince m ’interrogea, comme pris d ’un doute grave :
21
Trang 20«C ’est bien vrai, n ’est-ce pas, que les m outons
m angent les arbustes ?
— Oui C’est vrai
— Ali ! Je suis co n ten t ! »
Je ne compris pas pourquoi il était si im portant que les m outons m angeassent les arbustes Mais le
p etit prince ajouta :
«Par conséquent ils m angent aussi les baobabs? »
Je fis rem arquer au petit prince que les baobabs
ne sont pas des arbustes, mais des arbres grands com m e des églises et que, si m êm e il em portait avec lui tout un troupeau d ’éléphants, ce troupeau ne viendrait pas à bout d ’un seul baobab
L’idée du troupeau d ’éléphants fit rire le petit prince :
« Il faudrait les m ettre les uns sur les a u tre s »Mais il rem arqua avec sagesse :
« Les baobabs, avant de grandir, ça com m ence par être petit
— C’est exact! Mais pourquoi veux-tu que tes
m outons m angent les petits baobabs ? »
Il me rép o n d it : «Ben! Voyons!», com m e s’il
s’agissait là d ’u ne évidence Et il m e fallut un
g rand effort d ’intelligence p o u r com prendre à moi seul ce problèm e
Et en effet, sur la planète du petit prince, il y avait, com m e sur toutes les planètes, de bonnes herbes et de mauvaises herbes Par conséquent
22
Trang 21de bonnes graines de bonnes herbes et de mauvaises graines de mauvaises herbes Mais les graines sont invisibles Elles d o rm e n t dans le secret de la terre
ju sq u ’à ce q u ’il p ren n e fantaisie à l’une d ’elles de se réveiller Alors elle s’étire, et pousse d ’abord timide
m ent vers le soleil une ravissante petite brindille inoffensive S’il s’agit d ’u ne brindille de radis ou de rosier, on p eu t la laisser pousser com m e elle veut Mais s’il s’agit d ’u ne mauvaise plante, il faut arracher la plante aussitôt, dès q u ’on a su la reconnaître O r il y avait des graines terribles sur la planète du petit p rince c’étaient les graines de baobabs Le sol de la planète en était infesté O r un baobab, si l’on s’y pi'end trop tard, on ne peut jam ais plus s’en débarrasser Il encom bre toute la planète Il la p erfore de ses racines Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nom breux, ils la font éclater
23
Trang 22«C ’est une question de discipline, me disait plus tard le petit prince Q uand on a term iné sa toilette
du matin, il faut faire soigneusem ent la toilette de la planète Il faut ^’âstrem àfe rég u lièrem en t à arracher les baobabs dès q u ’on les distingue d ’avec les rosiers auxquels ils ressem blent beaucoup quand ils sont très jeunes C’est un travail très ennuyeux, mais très facile »
Et un jo u r il me conseilla de m ’appliquer à réussir
un beau dessin, pour bien faire en tre r ça dans la tête des enfants de chez moi «S’ils voyagent u n jour, me disait-il, ça pourra leur servir Il est quelquefois sans inconvénient de rem ettre à plus tard son travail Mais, s’il s’agit des baobabs, c’est toujours une catastrophe J ’ai connu une planète, habitée par un paresseux Il avait négligé trois arbustes »
Et, sur les indications du petit prince, j ’ai dessiné cette planète-là Je n ’aime guère p ren d re le ton
d ’un moraliste Mais le danger des baobabs est si
p eu connu, et les risques courus par celui qui s’égarerait dans un astérọde sont si considérables, que,
p o u r u ne fois, je fais exception à m a réserve Je dis :
«Enfants! Faites attention aux baobabs!» C’est
p o u r avertir mes amis d ’un d anger q u ’ils frơlaient depuis longtem ps, com m e moi-même, sans le connaỵtre, que j ’ai tant travaillé ce dessin-là La leçon que je donnais en valait la peine Vous vous dem anderez peut-être : Pourquoi n ’y a-t-il pas, dans
ce livre, d ’autres dessins aussi grandioses que le dessin des baobabs? La réponse est bien simple : J ’ai essayé mais je n ’ai pas pu réussir Q uand j ’ai dessiné les baobabs j ’ai été anim é p ar le sentim ent de l’urgence
24
Trang 23Les baobabs.
Trang 24jo u r au matin, quand tu m ’as dit :
«J’aime bien les couchers de soleil Allons voir un coucher de soleil
— Mais il faut a tte n d re
— A ttendre quoi ?
— A ttendre que le soleil se couche »
Tu as eu l ’air très surpris d ’abord, et puis tu as ri
de toi-même Et tu m ’as dit :
«Je me crois toujours chez moi ! »
26
Trang 25En effet Q uand il est midi aux États-Unis, le soleil, tout le m onde le sait, se couche sur la France
Il suffirait de pouvoir aller en France en une m inute
p o u r assister au coucher du soleil M alheureuse
m en t la France est bien trop éloignée Mais, sur ta si petite planète, il te suffisait de tirer ta chaise de quelques pas Et tu regardais le crépuscule chaque fois que tu le désirais
«Un jour, j ’ai vu le soleil se coucher quarante- quatre fois ! »
Et un peu plus tard tu ajoutais :
«Tu sais quand on est tellem ent triste on aime les couchers de soleil
— Le jo u r des quarante-quatre fois, tu étais donc tellem ent triste ? »
Mais le petit prince ne rép o n d it pas
«U n m outon, s’il m ange les arbustes, il mange aussi les fleurs ?
v — U n m outon m ange tout ce q u ’il rencontre
— Même les fleurs qui o n t des épines ?
— Oui M ême les fleurs qui o n t des épines
— Alors les épines, à quoi servent-elles ? »
Je ne le savais pas J ’étais alors très occupé à
27
Trang 26essayer de dévisser un boulon trop serré de m on moteur J ’étais très soucieux car m a p an n e com m ençait de m ’apparaître com m e très grave, et l’eau à boire qui s’épuisait m e faisait craindre le pire.
« Les épines, à quoi servent-elles ? »
Le petit prince ne renonçait jam ais à une question, une fois q u ’il l’avait posée J ’étais irrité par
m on boulon et je répondis n ’im porte quoi :
«Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure
m échanceté de la part des fleurs !
Je ne répondis rien A cet instant-là je m e disais :
« Si ce boulon résiste encore, je le ferai sauter d ’un coup de m arteau » Le petit prince dérangea de nouveau mes réflexions :
« Et tu crois, toi, que les fleu rs
— Mais n on ! Mais non ! Je ne crois rien ! J ’ai rép o n d u n ’im porte quoi Je m ’occupe, moi, de choses sérieuses ! »
Il m e regarda stupéfait
« De choses sérieuses ! »
Il me voyait, m on m arteau à la m ain, et les doigts noirs de cambouis, p enché sur un objet qui lui semblait très laid
« Tu parles com m e les grandes personnes ! »
Ça m e fit un p eu honte Mais, impitoyable, il îyouta :
« Tu confonds to u t tu m élanges tout ! »
28
Trang 27Il était vraim ent très irrité Il secouait au vent des cheveux tout dorés :
«Je connais une planète ó il y a un m onsieur cramoisi Il n ’a jam ais respiré une fleur Il n ’a jam ais regardé u n e étoile Il n ’a jam ais aimé personne Il
n ’a jam ais rien fait d ’autre que des additions Et toute la jo u rn é e il répète comme toi : ‘Je suis un hom m e sérieux! Je suis un hom m e sérieux!”, et ça
le fait gonfler d ’orgueil Mais ce n ’est pas un hom m e, c’est un cham pignon !
— Un quoi ?
— Un cham pignon ! »
Le petit prince était m ainte
n a n t tout pâle de colère
«Il y a des millions d ’années
que les fleurs fabriquent des
épines Il y a des millions d ’an
nées que les m outons m angent
quand m êm e les fleurs Et ce
n ’est pas sérieux de chercher à
com prendre pourquoi elles se
d o n n e n t tant de mal p our se
fabriquer des épines qui ne ser
vent jam ais à rien? Ce n ’est pas
im p o rtan t la guerre des m ou
tons et des fleurs? Ce n ’est pas
plus sérieux et plus im portant
que les additions d ’u n gros
m onsieur rouge? Et si je
connais, moi, une fleur unique
au m onde, qui n ’existe nulle
part, sauf dans m a planète,
et q u ’un petit m outon p eut
Trang 28anéantir d ’un seul coup, com m e ça, un m atin, sans
sé ren d re com pte de ce q u ’il fait, ce n ’est pas im por
ta n t ça ! »
Il rougit, puis rep rit :
«Si quelqu’un aime une fleur qui n ’existe q u ’à un exem plaire dans les millions et les millions d ’étoiles,
ça suffit p our q u ’il soit h eureux quand il les regarde Il se dit : “Ma fleur est là quelque p a r t ” Mais, si le m outon m ange la fleur, c ’est p o u r lui com m e si, brusquem ent, toutes les étoiles s’étei- gnaient ! Et ce n ’est pas im p o rtan t ça ! »
Il ne p u t rien dire de plus Il éclata brusquem ent
en sanglots La nuit était tom bée J ’avais lâché mes outils Je me moquais bien de m on m arteau, de m on boulon, de la soif e t de la m ort Il y avait, sur une étoile, une planète, la m ienne, la Terre, un petit prince à consoler! Je le pris dans les bras Je le berçai Te lui disais : «La fleur que tu aimes n ’est pas en
d a n g e r Je lui dessinerai u n e m û s â |ë e ,'a ton m outon.' Je te dessinerai u n e arm ure p o u r ta fleur
J e » Je ne savais pas trop quoi dire Je me sentais très m aladroit Je ne savais com m ent l ’atteindre, ó
le rejoindre C’est tellem ent mystérieux, le pays des larmes !
V III
J ’appris bien vite à m ieux connaỵtre cette fleur Il
y avait toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très simples, ornées d ’u n seul rang de pétales, et qui ne tenaient po in t de place, et qui ne
30
Trang 29dérangeaient personne Elles apparaissaient un
m atin dans l’herbe, et puis elles s’éteignaient le soir Mais celle-là avait germ é un jour, d ’une graine apportée d ’on ne sait ó, et le petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles Ça pouvait être un n o u veau genre de baobab Mais l’arbuste cessa vite de croỵtre, et com m ença de p rép arer une fleur Le petit prince, qui assistait à l’installation d ’un bouton énorm e, sentait bien q u ’il en sortirait une apparition m iraculeuse, mais la fleur n ’en finissait pas de
se p réparer à être belle, à l’abri de sa cham bre verte Elle choisissait avec soin ses,couleurs Elle s’habillait lentem ent, elle a ju stait u n a un ses pétales Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots Elle ne voulait apparaỵtre que clans le plein rayonne
m ent de sa beauté Eh ! oui Elle était très coquette !
Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours Et puis voici q u ’un matin, ju stem ent à l’heure du lever du soleil, elle s’était m ontrée
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant :
«Ah! je me réveille à p eine Je vous dem ande
p a rd o n Je suis encore toute décoiffée »
Le petit prince, alors, ne p u t contenir son adm iration :
« Que vous êtes belle !
— N ’est-ce pas, rép o n d it douce-
m ent la fleur Et je suis née en m êm e
temps que le soleil »
Le petit prince devina bien q u ’elle
n ’était pas trop m odeste, mais elle
était si ém ouvante !
Trang 30«C ’est l’heure, je crois,
du petit déjeuner, avait-
elle bientơt ajouté, au
riez-vous la bonté de p en
ser à m oi »
Et le petit prince, tout
confus, ayant été chercher
un arrosoir d ’eau fraỵche,
avait servi la fleur
Ainsi l’avait-elle bien
vite tourm enté par sa vanité un peu om brageuse
Un jour, par exem ple, parlant de ses quatre épines, elle avait dit au petit prince :
« Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !
— 'Il n ’y a pas de tigres sur m a planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres ne m angent pas d ’herbe
— Je ne suis pas une herbe, avait doucem ent rép o n d u la fleur
d ’ó je viens »Mais elle s’était in-
Trang 31terrom pue Elle était venue sous forme de graine Elle n ’avait rien
pu connaỵtre des autres mondes Humiliée de s’être laissé surprendre à préparer un m ensonge aussi nạf, elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans son tort :
« Ce paravent ?
— J ’allais le chercher mais vous me parliez ! »Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand m êm e des rem ords
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d ’elle Il avait pris au sérieux des mots sans im portance, et était devenu très m alheureux
«J’aurais dû ne pas l’écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jam ais écouter les fleurs Il faut les regarder et les respirer La m ienne em baum ait ma planète, mais je ne savais pas m ’en réjouir Cette histoire de griffes, qui m ’avait tellem ent agacé, ẻt dû
m ’atten d rir »
Il m e confia encore :
«Je n ’ai alors rien su com prendre! J ’aurais dû
la ju g e r sur les actes et non sur
les mots Elle m ’em baum ait et
m ’éclairait Je n ’aurais jam ais dû
m ’enfuir! J ’aurais dû deviner sa
tendresse derrière ses pauvres
ruses Les fleurs sont si contra
dictoires! Mais j ’étais trop je u n e
p o u r savoir l’aimer »
Trang 32J e crois q u ’il profita, p o u r son évasion, d ’u n e
m igration d ’oiseaux sauvages Au m atin du d ép art il
m it sa planète bien en ordre Il ram ona soigneuse
m e n t ses volcans en activité Il possédait deux volcans en activité Et c’était bien com m ode p o u r faire chauffer le petit déjeuner du m atin Il possédait aussi un volcan éteint Mais, com m e il disait : «O n
n e sait jam ais! » Il ram ona donc égalem ent le volcan éteint S’ils sont bien ram onés, les volcans b rû len t
d o ucem ent et régulièrem ent, sans éruptions Les éruptions volcaniques sont com m e des feux de che
m inée Evidem m ent sur notre terre nous sommes beaucoup trop petits p our ram o n er nos volcans C’est pourquoi ils nous causent des tas d ’ennuis
Le petit prince arracha aussi, avec un peu de
m élancolie, les dernières pousses de baobabs Il croyait ne jam ais devoir revenir Mais tous ces travaux familiers lui parurent, ce matin-là, extrêm e
m e n t doux Et, quand il arrosa une dern ière fois la fleur, et se prépara à la m ettre à l ’abri sous son globe, il se découvrit l’envie de pleurer
«Adieu», dit-il à la fleur
Mais elle ne lui rép o n d it pas
Trang 33Il ramona soigneusement ses volcans en activité.
35
Trang 34là tout déconcerté, le globe en l’air Il ne com prenait pas cette d ouceur calme.
«Mais oui, je t’aime, lui dit la fleur Tu n ’en as rien su, par m a faute Cela n ’a aucune im portance Mais tu as été aussi sot que moi Tâche d ’être heureu x Laisse ce globe tranquille Je n ’en veux plus
— Mais le v e n t
— Je ne suis pas si enrhum ée que ça L’air frais
de la n u it me fera du bien Je suis u ne fleur
— Mais les bêtes
— Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaỵtre les papillons Il paraỵt que
c ’est tellem ent beau Sinon qui me re n d ra visite ? Tu seras loin, toi Q uant aux grosses bêtes, je ne crains rien J ’ai mes griffes »
Et elle m ontrait nạvem ent ses quatre épines Puis elle ajouta :
«Ne traỵne pas com m e ça, c’est agaçant Tu as décidé de partir Va-t’en »
Car elle ne voulait pas q u ’il la vỵt pleurer C’était une fleur tellem ent orgueilleuse
X
Il se trouvait dans la région des astérọdes 325,
326, 327, 328, 329 et 330 Il com m ença donc par les visiter p our y chercher u n e occupation et p o u r s’instruire
Le prem ier était habité par un roi Le roi siégeait, habillé de p o u rp re et d ’herm ine, sur un trơne très simple et cep en d an t majestueux
36
Trang 35«Ah ! Voilà un sujet ! », s’écria le roi quand il aperçut le petit prince Et le petit prince se dem anda :
«C om m ent peut-il me reconnaỵtre puisqu’il ne
m ’a encore jam ais vu ! »
Il ne savait pas que, pour les rois, le m onde est très simplifié Tous les hom m es sont des sujets
«Approche-toi que je te voie m ieux», lui dit le roi qui était tout fier d ’être enfin roi pour quel
q u ’un
Le petit prince chercha des yeux ó s’asseoir, mais
la planète était tout encom brée par le magnifique
m anteau d ’herm ine Il resta donc debout, et, com m e il était fatigué, il bâilla
«Il est contraire à l’étiquette de bâiller en présence d ’un roi, lui dit le m onarque Je te l’interdis
— Je ne peux pas m ’en em pêcher, répondit le petit prince tout confus J ’ai fait un long voyage et je
n ’ai pas dorm i
— Alors, lui dit le roi, je t ’ordonne de bâiller Je
n ’ai vu personne bâiller depuis des années Les bâillem ents sont pour moi des curiosités Allons! bâille encore C’est un ordre
— Ça m ’intim ide je ne peux plus , fit le petit prince tout rougissant
— H um ! H um ! rép o n d it le roi Alors j e je t’or
do n n e tantơt de bâiller et tantơt d e »
Il bredouillait un peu et paraissait vexé
Car le roi tenait essentiellem ent à ce que son autorité fût respectée Il ne tolérait pas la désobéissance C’était un m onarque absolu Mais, comme il était très bon, il donnait des ordres raisonnables
«Si j ’ordonnais, disait-il couram m ent, si j ’ordonnais à un général de se changer en oiseau de mer, et
37
Trang 36si le général n ’obéissait pas, ce ne serait pas la faute
d u général Ce serait m a faute »
«Puis-je m ’asseoir? s’enquit tim idem ent le petit prince
— Je t’ord o n n e de t’asseoir», lui rép o n d it le roi,
Trang 37qui ram ena m ajestueusem ent un pan de son m anteau d ’herm ine.
Mais le petit prince s’étonnait La planète était
m inuscule Sur quoi le roi pouvait-il bien régner?
«Sire, lui dit-il je vous dem ande p ardon de vous in terro g er
— Je t ’o rdonne de m ’interroger, se hâta de dire le roi
— Sire sur quoi régnez-vous?
— Sur tout, rép o n d it le roi, avec une grande simplicité
— S u rto u t? »
Le roi d ’un geste discret désigna sa planète, les autres planètes et les étoiles
«Sur tout ça? dit le petit prince
— Sur tout ç a », rép o n d it le roi
Car non seulem ent c ’était un m onarque absolu mais c’était un m onarque universel
« Et les étoiles vous obéissent?
— Bien sûr, lui dit le roi Elles obéissent aussitôt
Je ne tolère pas l’indiscipline.»
Un tel pouvoir émerveilla le petit prince S’il l’avait d éten u lui-même, il aurait pu assister, n on pas
à quarante-quatre, mais à soixante-douze, ou même
à cent, ou même à deux cents couchers de soleil dans la m êm e jo u rn é e, sans avoir jam ais à tirer sa chaise ! Et com m e il se sentait un peu triste à cause
du souvenir de sa petite planète abandonnée, il s’en h ard it à solliciter une grâce du roi :
«Je voudrais voir un coucher de soleil Faites- moi plaisir O rdonnez au soleil de se coucher
— Si j ’ordonnais à un général de voler d ’une fleur à l’autre à la façon d ’un papillon, ou d ’écrire
39
Trang 38une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et
si le général n ’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui
ou de moi, serait dans son tort?
— Ce serait vous, dit ferm em en t le petit prince
— Exact Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi L’autorité repose d ’abord sur la raison Si tu ordonnes à ton peuple d ’aller se
je te r à la mer, il fera la révolution J ’ai le droit d ’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables
— Alors m on coucher de soleil? rappela le petit prince qui jam ais n ’oubliait une question une fois
q u ’il l’avait posée
— Ton coucher de soleil, tu l’auras Je l’exigerai Mais j ’attendrai, dans m a science du gouvernem ent, que les conditions soient favorables
— Q uand ça sera-t-il? s’inform a le petit prince
— H em ! hem ! lui rép o n d it le roi, qui consulta
d ’abord un gros calendrier, hem ! hem ! ce sera, vers vers ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras com m e je suis bien obéi »
Le petit prince bâilla Il regrettait son coucher de soleil m anqué Et puis il s’ennuyait déjà un peu :
«Je n ’ai plus rien à faire ici, dit-il au roi Je vais repartir !
— Ne pars p^s, rép o n d it le roi qui était si fier
d ’avoir un sujet Ne pars pas, je te fais m inistre !
— Ministre de quoi ?
— D e de la Justice!
— Mais il n ’y a personne à ju g e r !
— O n ne sait pas, lui dit le roi Je n ’ai pas fait encore le tour de m on royaume Je suis très vieux, je
n ’ai pas de place pour un carrosse, et ça me fatigue
de m archer
40
Trang 39— O h ! Mais j ’ai déjà vu, dit le petit prince qui se
p en ch a p o u r je te r encore un coup d ’oeil sur l’autre cơté de la planète Il n ’y a personne là-bas non plus
— Tu te jugeras donc toi-même, lui rép o n d it le roi C’est le plus difficile Il est bien plus difficile de
se ju g e r soi-même que de ju g e r autrui Si tu réussis à bien te juger, c’est que tu es un véritable sage
— Moi, dit le petit prince, je puis me ju g e r moi-
m êm e n ’im porte ó Je n ’ai pas besoin d ’habiter ici
— H em ! hem ! dit le roi, je crois bien que sur ma planète il y a quelque part un vieux rat Je l ’entends
la nuit Tu pourras ju g e r ce vieux rat Tu le condam neras à m ort de temps en temps Ainsi, sa vie dépendra de ta justice Mais tu le gracieras chaque fois
p o u r l ’économiser Il n ’y en a q u ’un
— Moi, rép o n d it le petit prince, je n ’aime pas condam ner à m ort, et je crois bien que je m ’en vais
— N on », dit le roi
Mais le petit prince, ayant achevé ses préparatifs,
ne voulut point peiner le vieux m onarque :
«Si votre Majesté désirait être obéie ponctuelle
m ent, Elle p o urrait me d o n n er un ordre raisonnable Elle p o urrait m ’ordonner, par exemple, de partir avant une m inute Il me semble que les conditions sont favorables »
Le roi n ’<\yant rien répondu, le petit prince hésita
d ’abord, puis, avec un soupir, prit le d ép art
«Je te fais m on am bassadeur», se hâta alors de crier le roi
Il avait un grand air d ’autorité
«Les grandes personnes sont bien étranges», se dit le petit prince, en lui-même, d u ran t son voyage
41
Trang 40La seconde planète était habitée par un vaniteux :
«Ah! Ah! Voilà la visite d ’un adm irateu r!» s’écria
de loin le vaniteux dès q u ’il aperçut le petit prince.Car, p o u r les vaniteux, les autres hom m es sont des adm irateurs
« Bonjour, dit le petit prince Vous avez un drôle
de chapeau
— C’est pour saluer, lui répondit
le vaniteux C’est pour saluer quand
on m ’acclame Malheureusem ent il ne passe jamais personne par ici
— Ah oui? dit le petit prince qui ne com prit pas
— Frappe tes mains l’une contre l’autre», conseilla donc le vaniteux
Le petit prince frappa ses mains l’une contre l’autre
Le vaniteux salua
m odestement en soulevant son chapeau