Le corpus comporte deux types d’échanges verbaux: dans les premiers, nous avons essayé de mettre les étudiants dans des situations ó les différents emplois du conditionnel sont requis..
Trang 1MASTER 2 SCIENCES HUMAINES, SCIENCES SOCIALES MENTION LANGAGE, DIFFUSION, FRANCOPHONIE, ÉCHANGES
SPÉCIALITÉ « DIFFUSION DU FRANÇAIS »
Numéro d’étudiant : 20914590
Sous la direction de Madame CELINE AMOURETTE
Trang 2Rouen, octobre 2012
Trang 3A Mme Céline AMOURETTE Toute ma reconnaissance pour ses judicieuses remarques et minutieuses
observations en tant que directrice de mon mémoire
Trang 4A tous les professeurs
de l’Université de Rouen et
de l’Université de Pédagogie de HCMV auxquels je dois les connaissances très importantes, diffusées dans les
cours de Master 1 et 2 en Linguistique
Trang 5Aux professeurs
de la Faculté de Lettres françaises Université des Sciences sociales et humaines Université nationale du Vietnam à HCMV Toute ma gratitude pour leur permission d’élaborer le corpus avec les
étudiants et pour leurs encouragements pendant mes études
Trang 6A Mlle HUYNH Cong Kieu Xuan Enseignante de français à l’Université de Pédagogie de HCMV
qui a inspiré mon travail
Trang 7Ce mémoire n’a vu le jour qu’après un long travail
semé de difficultés
Mes remerciements aux amis et à tous ceux qui m’ont apporté de
précieuses aides matérielles et spirituelles
Trang 8Introduction
Trang 9Depuis le temps des colonies françaises, le français est enseigné au Vietnam Il figure au programme des enseignements à l’Université des Sciences sociales et humaines de Ho Chi Minh-ville (anciennement Institut universitaire de Saigon) Il demeure de nos jours l’une des langues très demandées, cela pour des raisons économiques (effet de la globalisation) ainsi que pour des fins académiques Bien que l’enseignement du français au Vietnam s’inscrive dans une longue tradition, les pratiques pédagogiques continuent de questionner les enseignants et les chercheurs
Le standard de la qualité et de l’efficacité montant de plus en plus haut, « comment nous développer l’enseignement du français langue étrangère (FLE) ? » se fait toujours sujet des recherches variées et enrichies Grâce à la relation étroite avec le développement de la linguistique, les pratiques pédagogiques de la langue a pu hériter de nouvelles réflexions et approches dans le domaine
pouvons-Dans le cursus universitaire de la faculté de Lettres française, Université des Sciences sociales et humaines de Ho Chi Minh-ville, l’apprentissage de la langue française est une condition nécessaire pour poursuivre des études spécialisées Maîtriser la langue française ne se limite pas à la compréhension écrite ou aux connaissances grammaticales simples : nous entendons plutôt la capacité de l’utiliser correctement dans les situations variées, (de celles de la vie quotidienne à celles d’échanges assez complexes, y compris les communications académiques) Cette demande pousse les étudiants à faire face à un grand défi : la pratique de la langue à l’oral
Parmi les difficultés constatées, l’emploi du système verbal français à l’oral ne cesse de poser la question aux apprenants et par conséquent aux enseignants Il est donc temps d’y aborder pour la nature opportune mais complexe du problème L’observation se montre opportune parce qu’incapable de manipuler à raison les tiroirs verbaux, les étudiants, dont le raisonnement déjà cultivé pourrait produire des subtilités pré-discursives, n’arrivent pas à transférer tout message à son interlocuteur Il s’agit d’un problème complexe parce qu’il faut remettre en question l’enseignement de la grammaire et sa pratique orale en même temps, tout en considérant la réalité mentale des étudiants en expression orale En fait, malgré l’explication de
la grammaire traditionnelle, les étudiants trouvent souvent très difficile d’employer à bon escient
le système verbal français à l’oral Dans le cas du conditionnel - sujet de cette étude présente-, nous constatons, pendant les examens oraux à notre université, la fréquence des fautes commises
Trang 10par les étudiants dans leur usage des constructions Si Ces fautes peuvent aller du type très
simple comme :
« *Si vous êtes moi, vous ne voulez pas le prendre »
jusqu’au raisonnement plus complexe dans :
« *Même si j’ai de l’argent, je pense que je n’achète pas une telle voiture »
Pendant que le premier exemple donne à voir la négligence absolue à l’égard des modes ou temps différents du présent indicatif, le locuteur dans le deuxième a su, ou au moins, voulu adopter une position vis-à-vis son énoncé en ajoutant dans son assertion le marqueur « je pense que » Cette remarque sera abordée plusieurs fois dans notre travail car la grammaire classique
ne fait faire au locuteur que des jugements, puis un classement de ce qu’il veut exprimer, en laissant tomber la position du locuteur vis-à-vis son énoncé
De plus, si l’on interroge les étudiants sur l’emploi du conditionnel dans des phrases simples et complexes, ils sont dans l’impossibilité d’en expliquer la valeur bien qu’ils les aient abordées en classe de langue
Il est évident que les enseignants se sentent responsables de ces fautes très fréquentes chez ces étudiants D’un point de vue professionnel, il nous paraît primordial d’en trouver les causes et de pouvoir y remédier en adaptant l’enseignement de ces formes verbales en cours de FLE En trouver la raison, voire en améliorer l’enseignement deviendraient non plus une question de curiosité mais une tâche professionnelle
Le terme de « conditionnel » désigne non seulement une forme verbale prédéterminée
liée aux constructions hypothétiques en Si p, q mais également des valeurs contextuellement
diversifiées (de nombreuses phrases composées d’une seule proposition comporte un verbe conjugué au conditionnel) La grammaire traditionnelle n’en enseigne que quelques emplois fixes, c’est-à-dire les valeurs modales du conditionnel et quelques constructions dans lesquelles
le conditionnel est nécessaire, ceci exigent des étudiants au milieu du discours un jugement, ou
un classement
Notre première question concerne l’emploi du conditionnel dans les constructions Si p, q
La grammaire traditionnelle donne naissance à ces processus-ci: quand un(e) étudiant(e) tente d’exprimer un raisonnement conditionnel, il/elle doit d’abord identifier quel type de construction
à utiliser Ce processus empêche la continuité de la chaîne parlée Alors cette explication est-elle efficace dans la communication ?
Trang 11C’est donc à partir de ces observations que nous formulerons la problématique
Nous avons souhaité dans un premier temps répondre aux questions suivantes : « Quelles peuvent être la nature des difficultés dans l’usage oral du conditionnel chez les étudiants de l’Université des Sciences sociales et humaines? », « Pourquoi les étudiants qui maỵtrisent bien les emplois du conditionnel à l’écrit n’arrivent-ils pas à le faire à l’oral ? » La réponse à ces questions devrait nous permettre de répondre à celle-ci : « Comment pouvons-nous améliorer la qualité de l’usage oral du conditionnel chez nos étudiants ? » Notre hypothèse est que la confusion et les interruptions résident dans la nature polysémique du conditionnel qui, pour une
forme unique, s’adapte à de diverses situations qui le définissent et le délimitent La grammaire
classique présente une liste de ces emplois, qui se veut exhaustive mais qui, paradoxalement, reste toujours insuffisante : elle détourne les étudiants de l’invariant sémantique de la forme,
négligeant la flexibilité qui ne peut être constatée que sur le plan de la parole (discours) et non sur celui de la langue, au sens saussurien du terme1
En ce qui concerne la méthodologie, notre travail s’appuiera essentiellement sur l’analyse d’un corpus Aussi, pour répondre à nos exigences, il nous semble que sur le plan méthodologique cette étude ne peut être valable que par le biais, à cơté de la documentation des références théoriques, d’une série d’entretiens directs et enregistrés en vidéo (DVD attaché) avec nos étudiants Le corpus comporte deux types d’échanges verbaux: dans les premiers, nous avons essayé de mettre les étudiants dans des situations ó les différents emplois du conditionnel sont requis Dans les secondes, nous interrogeons sur les difficultés que découvrent les étudiants en apprenant et utilisant le conditionnel, tout en appréciant la capacité de critiquer et de se critiquer chez eux
Toutes les deux parties du corpus entièrement élaborées, nous reconnaissons une place considérable de la théorie choisie dans son analyse Ces analyses se veulent surtout prudentes et exploratoires : ainsi, partant des erreurs de l’emploi du conditionnel dans des situations précises
1Les notions de langue et de parole sont définies dans Cours de linguistique générale de Ferdinand de
Saussure (1916) D’après le fondateur de la linguistique structurale, un « système de signes distincts correspondant à des idées distinctes », susceptibles aux études linguistiques constitue ce qui est nommé
langue Ces règles figées peuvent être traitées indépendamment des tous les autres éléments du langage
observables sur le plan de la parole (discours)
Trang 12en production orale des étudiants, nous espérons formuler des hypothèses expliquant les difficultés des étudiants afin de proposer quelques « démarches » pédagogiques adéquates Cette étude comporte 4 chapitres
Dans le premier chapitre, nous commencerons par la description du terrain et de la réalité de l’enseignement du français dans notre université, cela constituera la dimension sociolinguistique
de notre travail
Ensuite, dans le deuxième chapitre, nous esquissons un état de l’art sur le conditionnel Nous présenterons la description théorique qui nous paraît la plus opératoire concernant nos objectifs didactiques
Dans cette perspective, nous procéderons à l’analyse de notre corpus (constitués d’entretiens oraux) dans le chapitre 3
Enfin, nous consacrons le chapitre 4 aux réflexions sur les démarches et stratégies pédagogiques Nous solliciterons pour cela les résultats des travaux exploratoires
Trang 13CHAPITRE 1
Trang 14I Cadres institutionnels et sociolinguistiques :
Nous commençons notre travail par considérer la réalité sociolinguistique de
l’enseignement du français dans notre université Cette réalité nous aide à prendre en considération non simplement le terrain de recherche, qu’est notre faculté, ou l’objet de notre recherche, que sont les étudiants en troisième année, mais aussi le domaine très précisé et cerné de notre recherche : le cursus de la grammaire et de la pratique orale
1.1 Université des Sciences sociales et humaines
L’université des Sciences sociales et humaines de Ho Chi Minh-ville, Vietnam marque leur existence depuis 50 ans, avec pour prédécesseur l’Université de Lettres, relevant de l’Institut universitaire de Saigon, établi en 1957 Après l’unification du pays, la Faculté de Lettres ont
a connu de nombreux changements dans ses objectifs et son programme d’enseignement En avril 1977 l’Université de Lettres a été réunie avec l’Université des Sciences, pour former l’Université Générale de Ho Chi Minh-ville Le 30 mars 1996, suite à la division de
l’Université Générale, l’Université des Sciences sociales et humaines a vu le jour et fait part
de l’Université nationale du Vietnam à Ho Chi Minh-ville Depuis, l’Université des Sciences sociales et humaines (l’USSH) joue un rôle essentiel dans l’enseignement supérieur du Sud
du Vietnam, étant un centre d’enseignement et de recherche de bonne qualité de la région L’Université a accueilli 31.000 étudiants et doctorants de différentes formations, dont 11.000 étudiants de la formation présidentielle (avec plus de 200 étudiants étrangers, l’USSH est l’établissement qui accueille le plus grand nombre d’étudiants étrangers du Vietnam), et plus
de 1.700 chercheurs Avec 53 formations de Licence de 28 mentions d’études, 33 formations
de Master et Doctorat, 10 programmes en co-formation avec les établissements étrangers, l’USSH répond bien aux divers besoins des étudiants et des chercheurs et se charge de
fournir à Ho Chi Minh-ville et au Sud du Vietnam une ressource personnelle de qualité supérieure
1.2 Faculté de Lettres française
La Faculté de Lettres françaises forme les étudiants de la formation de Licence de Lettres françaises dans les domaines de Littérature, Linguistique, Civilisation, et Arts français ainsi que dans le champ de traduction et interprétation L’objectif du programme est aussi
de doter les étudiants en compétences de recherche pour que ces derniers soient capables
de continuer leurs études au niveau de Master et Doctorat L’étudiant diplômé arrive à
Trang 15faire part avec confiance dans les conversations, à exprimer leur pensée et leur argumentation à l’oral ou à l’écrit ainsi qu’à traduire ou interpréter sans peine dans les domaines francophones, répondant aux nécessité de la société à l’époque de globalisation
Objectif de la formation et le standard d’output
Sur les connaissances :
- Connaissances du tronc commun : les compétences linguistiques, la phonétique, la
grammaire, la lexicologie, les théories de la traduction et de l’interprétation, la composition, l’analyse du texte
Sur la faculté de raisonner et l’art de penser :
- A l’issue de la formation l’étudiant doit être capable d’expliquer quelques phénomènes linguistiques, d’analyser la complexité de la problématique afin de participer aux débats académiques, ainsi que d’identifier sa direction de recherche
- A l’issue de la formation l’étudiant doit être capable de reconnaître les courants littéraires et idéologiques de la France à travers de différentes époques ; en est capable de
se forger ses propres points de vue ; en hérite et les intègre au réserve culturel individuel
Sur les savoir-faire :
- A l’issue de la formation l’étudiant doit être pourvu des compétences linguistiques pour travailler dans toutes les situations professionnelles et arrive à mobiliser les connaissances littéraires si nécessaire
Trang 16- A l’issue de la formation l’étudiant doit être pourvu du sens collectif, susceptible de s’adapter au milieu professionnel, de travailler en groupe et de montrer une responsabilité
de haut degré vis-à-vis le travail chargé, d’en auto-évaluer les résultats
1.3 Le profil sociolinguistique des étudiants
Les candidats du concours d’entrée universitaire du Vietnam doivent avoir le baccalauréat ou
un diplôme équivalent Les trois matières obligatoires du concours sont les mathématiques, la littérature vietnamienne et l’anglais ou le français
L’admission de l’étudiant se fait en fonction de sa moyenne (note supérieure à 17/30) Il est évident que les étudiants admis se divisent en deux catégories : ceux qui ont le niveau de français du baccalauréat francophone et ceux qui ont un niveau de vrai débutant Les deux groupes ont deux années pour perfectionner ou acquérir la langue française (35 ETCS, soit
875 heures de travail) avant d’entrer, en 3e année, dans les modules d’étude de la spécialité
En 2011-2012, il y a au sein de la Faculté de Lettres françaises 253 étudiants répartis en 12 classes, soit une vingtaine d’étudiants par classe
Les étudiants de la Faculté provenant de régions géographiques très hétérogènes : du Nord,
du Centre et du Sud du Vietnam Par contraste, sur le plan d’âge, ils sont presque
homogènes :
- Les étudiants en 1ère année ont 18-19 ans
- Les étudiants en 2e année ont 19-20 ans
- Les étudiants en 3e année ont 20-21 ans
- Les étudiants en 4e année ont 21-22 ans
Quant au niveau de français, on constate dès le départ une différence de niveau initial, et cela pour plusieurs raisons: leur éducation secondaires (bilingue francophone et classe normale), la condition d’enseignement du français entre des régions du Vietnam (les lycées des grandes villes donne toujours une condition plus favorable) Pourtant, à partir de la 3e année, ce « décalage » se voit notamment réduit C’est avec ces étudiants en 3e année que je mène mon travail de
constitution du corpus
1.4 Le programme d’enseignement de la grammaire et de la production orale
Trang 17La grammaire est enseignée pendant 200 heures (8 ETCS) en 1 ère et 2 e année Ce volume
d’enseignement (plus intensif par rapport aux autres matières des deux premières années) témoigne de place accordée à la grammaire par la faculté, car la grammaire va influencer nettement sur le niveau de français représenté dans les autres matières La grammaire se divise donc en deux unités d’étude : Grammaire 1 pour la 1ère année, et Grammaire 2 pour
GRAMMAIRE 2 (04 ETCS)
2e année :
- Objectif: les étudiants parviennent à distinguer les différents types de subordonnées dans les phrases complexes, distinguer parfaitement les temps et aspects français Les étudiants de cette unité d’étude sont supposés avoir passé les unités d’étude de la 1ère année : composition, thème, version, TD lab (compréhension orale), et TD hors lab (production orale)
La matière intitulée TD HORS LAB est enseignée pendant toutes les quatre années en 10
ETCS (250 heures environ), dont 4 ETCS pendant les deux premières années
TD HORS LAB 1 (02 ETCS)
TD HORS LAB 3 (02 ETCS)
Trang 183e année :
- Objectif : Les étudiants qui prennent part dans cette unité sont supposés avoir passé avec succès toutes les matières des deux premières années Il est attendu aussi qu’ils consultent fréquemment les média français comme les sites web, les journaux et la chaîne TV5 Monde Après le cours, ils parviendront à parler de tout type de thème général, à argumenter, à exprimer leur point de vue, de façon précise et raisonnée, surtout sur les sujets concernant les questions socio-culturelles ou éducatives
TD HORS LAB 4 (02 ETCS)
4e année :
- Objectif : Les étudiants qui prennent part dans cette unité sont supposés avoir passé avec succès toutes les matières de la 3e année Il est attendu aussi qu’ils consultent fréquemment les média français comme les sites web, les journaux et la chaîne TV5 Monde
Après avoir fini le cours, ils parviendront à présenter leurs connaissances sur tout type de thème, à argumenter, à exprimer leur point de vue, de façon précise et raisonnée, surtout sur les sujets concernant les questions socio-culturelles ou éducatives Ils sont prêts à s’engager dans les débats avec les camarades, à poser leur thèse et leur antithèse Ils sont chargés de faire des recherches documentaires à domicile pour réaliser un exposé complet devant la classe
Trang 19CHAPITRE 2
Trang 20II Cadres théoriques
Dans ce deuxième chapitre, nous nous contentons de faire un parcours à travers de différents traitements et explications des valeurs du conditionnel : du point de vue modal, notamment développé par Dendale, à l’approche polyphonique de Haillet en passant par une explication temporelle diffusée par Gosselin Ajoutons que, le long de notre présentation, les autres auteurs
et leurs contributions scientifiques seront mentionnés
Le conditionnel est une forme verbale que P Dendale considère « loin encore d’une dynamique
de recherche telle qu’on la connaît par exemple pour les temps du passé ou même pour le futur » (2001 : 8) Pourtant, une fois entré dans le vif de cet « enfant terrible » du système verbal
français, les linguistes, de leurs différents points de vue, développent des débats aussi complexes qu’intéressants Le sujet a divisé les linguistes en deux: les uns voient dans le conditionnel un mode avec pour représentant typique l’emploi « éventualité », les autres affirment qu’il s’agit d’un temps indicatif avec l’emploi « futur du passé » Tous les deux ont pour objectif de trouver
un invariant sémantique Dans une telle situation, nous croyons qu’il est indispensable de
parcourir la dualité d’arguments à l’égard de la forme
2.1 Le conditionnel en tant que mode
Nous commençons ce chapitre dédié aux diverses études sur le conditionnel avec l’approche modale au sujet Toujours selon Dendale (2001), l’approche modale a pour objectif de
trouver une valeur universelle dans des emplois du conditionnel et tente de prendre l’emploi
du « conditionnel d’éventualité » comme l’emploi de base Qu’est-ce ce « conditionnel d’éventualité » ? Pour y répondre, il faut consulter le classement d’emplois du conditionnel selon Dendale D’après ce linguiste français, les travaux de recherche sur la valeur modale du conditionnel permettent de préciser trois grandes catégories de ses emplois, indépendantes de son emploi temporel:
Conditionnel d’emprunt ou évidentiel (se compose des conditionnels
« journalistique », polémique et de l’hypothèse)
Conditionnel d’atténuation (du vouloir, du devoir, du dire)
Conditionnel d’éventualité (comporte les conditionnels de types hypothétique et concessif)
Trang 21Les linguistes qui suivent l’approche modale sont convaincus que le conditionnel est utilisé pour « rattacher un contenu ou un acte de dire à une condition (souvent implicite) » (op.cit.) Cette caractéristique est propre au conditionnel d’éventualité Donc dans l’exemple suivant :
(1) « Si la Martinique était envahie, vous feriez la même chose » (Le Nouvel
Observateur, 1982),
le fait que « vous feriez la même chose » ne s’imagine que comme réalisé dans le cadre de l’hypothèse qui le précède Et quand le conditionnel apparaît dans une proposition
indépendante comme
(2) « Une telle attitude ne résoudrait pas tous les problèmes »
les linguistes trouvent que l’on a toujours la chance d’y trouver une condition sous-jacente, voire de reconstruire une conditionnelle manquante
A côté du conditionnel d’éventualité, les deux autres types sont aussi cités comme candidats aux emplois dits canoniques : l’un est le conditionnel traditionnellement étiqueté
d’information incertaine :
(3) « La police brestoise a demandé télégraphiquement à la Sûreté de Paris des renseignements détaillés sur Raynaud, qui ferait partie d’une bande et aurait des complices anarchistes » (Brunot, 1992 : 532)
qui a été analysé, voire rebaptisé par Dendale (1991) comme conditionnel d’emprunt ou évidentiel ;
et l’autre est le conditionnel de politesse comme dans
(4) « J’aimerais vous dire combien je vous suis reconnaissant » (Charaudeau, 1992 :
473)
Concernant ces deux cas, plusieurs solutions ont été proposées :
1) On considère comme canonique le conditionnel de l’information d’emprunt
(Dendale 1991 : 210, Martin 1992 2 : 149) ou conditionnel évidentiel (Kronning, A), et comme emploi modal le conditionnel de politesse, le classe comme sous-catégorie du conditionnel d’éventualité
2) On regroupe ces deux types sous la forme d’un conditionnel de la non-prise en charge ou conditionnel d’atténuation (dont la différence se marque par la nature
épistémique : modalisation de la valeur de vérité de l’énoncé, ou la nature
Trang 22illocutoire : modalisation de l’ordre, du souhait, de la demande, du dire…) et le considère comme canonique
3) En mettant l’accent sur la différence entre les deux niveaux dans l’énoncé : niveau illocutoire et niveau modal (épistémique)), on finit par y voir les deux emplois canoniques
Quant au conditionnel de l’information incertaine, Dendale (1993) a prouvé qu’il s’agit, en effet, du conditionnel d’emprunt (ou évidentiel)
Dendale commence par valoriser et résumer les recherches antérieures en révélant trois traits caractéristiques de ce type du conditionnel: a) l’incertitude de l’information, b) la reprise ou l’emprunt de l’information à autrui, et c) la non-prise en charge par le locuteur Ensuite, il montre la simultanéité des tous ces trois traits dans tout emploi du type, parallèlement avec la mise en relief d’un de ces trois traits
(5) « Le ministre des affaires étrangères a fait une autre révélation : Mrs Thatcher serait propriétaire aux Malouines » (Figaro magazine)
Dans (5), le locuteur a accentué sur la non prise en charge de la vérité de l’affirmation,
pendant que dans (6), c’est l’indécision du locuteur qui est démontrée :
(6)« Les militaires de Buenos Aires seraient for contrariés de la tournure qu’a prise l’affaire Vraie ou fausse l’annonce de leur réaction est significative de… »
Le contexte avec l’expression « vraie ou fausse » a contribué à montrer cette valeur modale
du conditionnel
Ensuite, dans la phrase :
(7) « Selon les Argentins, l’Exocet aurait touché l’ « Invincible », le dimanche 30 mai,
au large des Malouines »
le marqueur d’emprunt étant chargé par « selon X », le conditionnel joue un rôle essentiel pour montrer l’incertitude du locuteur vis-à-vis l’événement
La troisième étape que Dendale adopte a pour tâche de montrer l’instabilité des valeurs
modales (incertitude) et aléthiques (non prise en charge)
(8) « Ce matin la flotte britannique aurait quitté le port de Portsmouth Le gouvernement britannique a déclenché ainsi le compte à rebours pour la guerre des Malouines »
Trang 23(9) « Et ce pays devenu hautement instable disposerait, ce qui n’est pas pour rassurer,
de la capacité atomique » (Nouvel Observateur)
Dans (8) et (9), nous constatons, avec pour appui le contexte, la certitude chez le locuteur quand il formule l’affirmation avec le conditionnel En effet, une fois que le gouvernement a déclenché le compte à rebours, ne serait-il pas sûr que la flotte ait quitté le port ? Dans (9), l’expression « ce qui n’est pas pour rassurer » a précisé le très haut degré de certitude de l’énoncé En revanche, Dendale remarque dans un autre exemple la nature de fausseté de l’affirmation clairement exprimée par le locuteur :
(10) « Je réfute fermement sa suggestion selon laquelle l’action gouvernementale serait influencée par des considérations électorales »
L’action de « réfuter » a fait voir nettement le jugement du locuteur sur la « suggestion »
Le dernier cas auquel Dendale fait appel concerne un extrait scientifique :
(11) « Seule serait en état de désambiguïser cette ambiguïté référentielle […] une
connaissance du monde […] Il nous semble que c’est là une bien grande charge à
attribuer aux connaissances extra-linguistiques » (extrait d’un article de Lita Lundquist)
Le conditionnel y montre que l’information est empruntée à une autre source, et en même temps que le locuteur réfute l’affirmation comme il a présenté dans le deuxième phrase qui suit
En ce qui concerne le conditionnel traditionnellement décrit comme d’atténuation, Dendale aborde à la fois « devoir épistémique » (1994) et « pouvoir épistémique » (/Tasmowski 1994) pour les catégoriser, eux aussi, évidentiels (forme inférentielle)
Le devrait épistémique résulte d’une procédure d’inférence dont la conclusion est, considérée
comme hypothétique, étroitement attachée à une condition, et souvent accompagnée des
compléments adverbiaux tels que normalement, en principe, en toute logique
Cette condition sous-jacente de toute inférence doit être interprétée comme ci : « si les
données prises en considération ne se révèlent pas m’avoir trompé, ont été bien interprétées
et si toutes les données pertinentes ont été prises en compte » …alors je peux conclure que
Alors dans une phrase telle que :
(12) « En principe, d’après leur dernière position connue, ils devraient être plus près que
le Grey Shadow [=un navire] » (Sulitzer, Cartel, 368)
Trang 24La conclusion « ils devraient être plus près que le Grey Shadow » ne voit le jour qu’après des calculs sur les données collectées L’effet d’incertitude n’est que secondaire, supposant une erreur survenant dans ces calculs est tout à fait possible
Tout comme le « devoir épistémique », le « pouvoir épistémique » au conditionnel marque
une procédure d’inférence Ce qui diffère entre les deux est que la conclusion avec pouvoir est
considérée par le locuteur lui-même simplement comme une hypothèse possibles parmi
d’autres, pendant que « devoir épistémique » n’en accepte qu’une
2.2 Le conditionnel en tant que temps indicatif
Les auteurs qui choisissent l’approche aspectuo-temporelle et polyphonique sont d’accord pour voir le conditionnel comme un temps de l’indicatif avec des emplois modaux et
illocutoires
Martin (1983 : 133, note 58) a comparé le conditionnel avec l’imparfait : « La démonstration est faite que le conditionnel n’est pas plus modal que l’imparfait ; c’est seulement un temps dont les emplois modaux sont en grand nombre »
L’origine de la conviction de ces linguistes est résumée dans Dendale (2001 : 12) : « On invoque d’une part sa morphologie – combinaison du morphème de l’imparfait et de celui du futur – et d’autre part ses nombreux parallélismes de sens avec les autres tiroirs de l’indicatif notamment le fait que tout comme les autres tiroirs verbaux il a des valeurs tant modales que temporelles »
L’emploi typiquement temporel du conditionnel peut être vu dans l’exemple cité par
Dendale :
(13) « Les Argentins pensaient que les Anglais se contenteraient de faire un peu
de bruit pour la forme » (Le Nouvel Observateur, 1982) (1)
Le procès attaché au verbe « se contenter » se localise comme postérieur par rapport à l’acte
de « penser », qui s’enracine dans le passé De cet emploi temporel, une multitude de
linguistes iront plus loin pour donner au conditionnel des explications systématiques Parmi les plus représentatifs est le linguiste dont le nom rappelle tout de suite ses fameux intervalles dans sa description des temps verbaux : Laurent Gosselin
2.2.1 Le modèle de Gosselin (1996) :
Trang 25La tradition grammaticale française entend par « temps » ce qui est en relation avec le temps réel, d’ó les notions du « passé », « présent », « futur » Le linguiste n’adopte pas cette perspective En effet, dans sa description des temps verbaux,
Gosselin (1996) propose d’analyser tout type de procès par la mise en œuvre des bornes qu’il appelle « intervalles » dont les rapports engendrent les valeurs
aspectuelles (de temps interne) et temporelles (de temps externe) Le linguiste
français distingue 4 types d’intervalles:
L’intervalle [B1, B2] : portion de l’axe temporel qui est occupée par une situation qui se laisse catégoriser au moyen du procès tel qu’il est exprimé par le prédicat verbal, indépendamment des marques d’aspect
grammatical L’intervalle [01,02] : la durée entre le début et la fin de l’énonciation, et,
au plan cognitif, au moment à partir duquel le procès est considéré L’intervalle de référence [I,II] : représente ce qui est perçu/montré L’intervalle de circonstanciel [t1, t2] : correspond au complément circonstanciel
Ces intervalles peuvent se voient en différents types de relation:
[i,j] ANT [k,l] antériorité
[i,j] POST [k,l] postériorité
[i,j] SIMUL [k,l] simultanéité
[i,j] RE [k,l] recouvrement
[i,j] CO [k,l] cọncidence
[i,j] ACCESS [k,l] accessibilité
[i,j] SUCC [k,l] succession
[i,j] PREC [k,l] précédence
Nous serions contents d’en prendre une illustration:
J’ai ouvert la porte à 3 heures
Trang 26[I,II] CO [B1, B2] : aspect grammatical : aoristique
J’ai fait mes exercices pendant 2 heures
[I,II] RE [B1, B2] : aspect grammatical : inaccompli
Je faisais mes exercices depuis une heure
B1' I II B2'
[I,II] POST [B1, B2] : aspect grammatical : accompli
J’ai fini mes exercices depuis hier
Trang 27B1 B2 I II
[I,II] ANT [B1, B2] : aspect grammatical : prospectif
Je finirai mes exercices à 9 heures
Trang 28(ici le procès « se contenteraient » est considéré comme postérieur par rapport au celui
Trang 29Dans ce cas, nous venons marquer que l’intervalle de référence [I,II] cọncide avec celui
du procès « accepterait » [B1,B2] Alors le conditionnel marque l’aspect aoristique L’intervalle [Ix, IIx] (ici [I’, II’]) se trouve dans la principale « Luc croyait que… » et projette le procès de la subordonnée comme dans l’avenir du moment « croyait »
Avec un circonstanciel de localisation temporelle détachée : [B1,B2] RE [I,II], le conditionnel peut adopter l’aspect inaccompli, comme dans la phrase suivante :
(15)« Luc affirma qu’à cinq heures, il serait en route depuis déjà longtemps »
« si j’étais riche, j’achèterais une voiture »
ou
Trang 30« si je gagnais au loto, j’achèterais une voiture » ?
Quel est le rapport entre l’emploi temporel et l’emploi d’hypothèse (d’éventualité) du conditionnel ?
C’est à ces questions que Gosselin s’engage à trouver la réponse
Loin d’être d’accord avec la linguistique classique qui posait que le procès à l’imparfait ouvre un « cadre de validité » pour celui au conditionnel, Gosselin, mettant en scène une série d’intervalles, montre que la subordonnée hypothétique et le procès principal sont tous les deux affectés par une possibilité prospective située elle-même dans le passé D’ó, l’imparfait de la subordonnée porte sur cette possibilité, et le conditionnel situe le procès au futur par rapport à cette possibilité au passé, et non au procès de la subordonnée
S’il était riche, il habiterait dans une villa
La subordonnée s’interprète comme ci : Si c’était vrai qu’il est riche,…(l’imparfait portant sur la possibilité)
Et non comme : Si c’est vrai qu’il était riche,…
Gosselin pose ensuite ses hypothèses :
1) P et q, les deux propositions, sont affectés par des modalités intrinsèques à leurs prédicats : non prise en charge par le locuteur
2) La modalité intrinsèque de q est relative à celle de p
3) P est affecté d’une modalité extrinsèque : la possibilité prospective (que p
soit validée) 4) Possibilité prospective possède un statut syntaxique de méta-prédicat, inscrit dans le temps sous un certain aspect
5) Imparfait et conditionnel gardent leurs valeurs aspectuo-temporelles typique
(respectivement, passé inaccompli et ultérieur du passé) Imparfait ne porte pas sur la subordonnée hypothétique mais sur la possibilité prospective
Conditionnel construit, de cette possibilité, le moment de référence (soit [Ix,
IIx]) de la principale comme ultérieur à cette possibilité
Trang 31Donc, sur le chronogramme de Gosselin, pour le conditionnel, figurent à la fois la possibilité prospective, le procès p (postérieur à la possibilité) et le procès q (postérieur
temporelle l’intervalle de référence de la possibilité prospective [Im,IIm] Donc, la relation temporelle entre le procès p et le procès q n’est pas contrainte C’est
pourquoi le modèle de Gosselin se montre parfait pour expliquer les conditionnelles de tous les deux types suivants :
« si Luc était pressé, il partirait dès demain » (le procès q est ultérieur par rapport au procès p, tous les deux antérieurs à la possibilité prospective),
ou
« si Luc rentrait demain, on le saurait déjà » (le procès q est antérieur par rapport au procès p, tous les deux antérieurs à la possibilité prospective)
La question de l’effet de sens irréel ou potentiel de la subordonnée n’est décidée que
par la nature respectivement révolue ou non révolue du procès exprimé dans la
Trang 32subordonnée C’est-à-dire, si le procès p est conçu comme impossible de se réaliser dans le présent, il obtient l’effet de sens irréel, et il est potentiel s’il demeure possible
En bref, si la possibilité est révolue, l’imparfait engendre l’effet de l’irréel (valeur modale inférée) ; s’il est non révolu, c’est l’effet du potentiel (valeur modale inférée)
qui est constaté Cette nature de la possibilité est dépendante du contexte linguistique et
de la loi d’exhaustivité, qui affirme que le locuteur dit tout ce qu’il sait.2 En effet, l’imparfait implique à défaut la valeur d’irréel, sauf quand un autre facteur entretient Alors nous arrivons à distinguer la nature des possibilités prospectives dans de
différents cas :
- « Si d’aventure/lundi prochain Luc était malade, ça serait ennuyeux » : Le contexte montre que le locuteur est ignorant vis-à-vis son rapport Alors, la possibilité est conçue comme non révolue
- « Si je travaillais mardi prochain, je ne pourrais te recevoir (mais heureusement…) » :
Le fait que le locuteur est sûre de son futur (qu’il ne travaillera pas mardi prochain) entraỵne automatiquement la conception de la possibilité comme révolue D’ó l’effet
de l’irréel
Nous arrivons à constater que la possibilité exprimée par l’imparfait est peu plausible par rapport à celle avec le présent indicatif :
« S’il vient tout à l’heure comme c’est probable, nous lui dirons que… »
Le contexte avec «comme c’est probable » a fait voir que la possibilité a la chance d’être actuellement valide En revanche, la phrase
« ??S’il venait tout à l’heure comme c’est probable, nous lui dirions que… »
semble n’existe pas car l’imparfait entraỵne à défaut l’effet l’ignorance-le locuteur ne décide guère la possibilité est potentielle ou irréelle, cela se trouve au conflit avec
« comme c’est probable »
Pour résumer, le potentiel et l’irréel ne sont pas les valeurs propres à l’imparfait ou conditionnel, mais résulte du contact du prédicat avec des facteurs hétérogènes Le potentiel et l’irréel ne sont que les effets de sens
Cette conclusion est tout à fait compatible avec les conditionnelles telles que :
2
Dans l’exemple « à cette époque, j’aimais Wagner », à cause de la loi d’exhaustivité, le procès
« j’aimais Wagner » doit être révolu
Trang 33« Si j’étais fonctionnaire, je voudrais devenir un enseignant »
Gosselin explique que le locuteur ne s’imagine pas comme étant déjà fonctionnaire (cadre de validité) et devenir ultérieurement enseignant, mais comme ayant la
possibilité de devenir fonctionnaire ó il choisirait devenir enseignant
La même explication s’applique pour le cas de :
« Si j’étais un cormoran, j’aurais encore besoin de me nourrir »
P et q ne sont pas relatifs l’un à l’autre mais relatifs, eux, à la possibilité « Etre
cormoran » n’est pas nécessaire pour q, mais porte sur une possibilité prospective de devenir, inscrit dans le passé
2.2.2 Approche polyphonique de Haillet (2002)
Comme sus-analysé par Gosselin, le conditionnel met l’intervalle de référence, décidé par le locuteur, en relation avec une autre borne, qu’est la possibilité prospective située dans le passé L’approche polyphonique adopte partiellement le point de vue de
Gosselin en partageant le fait que les points de référence pertinents pour la description
du conditionnel sont en fait des triplets contenant non seulement une époque (ou point temporel) mais aussi un lieu (ou monde) et surtout un énonciateur La conviction de base de cette perspective est que : un même énoncé peut contenir la trace de plusieurs voix attribuables à différents énonciateurs et qu’un changement d’époque lui-aussi cause automatiquement un changement d’énonciateur
Haillet (2002) se fonde sur l’approche polyphonique pour expliquer le conditionnel
dans sa toute variété Pour commencer, il reprend la notion de tiroir verbal (Damourette
et Pichon, 1936) et distingue ses deux facettes : la temporalité, considérée comme le repérage du procès par rapport au « maintenant » du locuteur qui produit l’énoncé, et l’aspect, comme la représentation du procès comme achevé, ou en cours de
déroulement, etc
Haillet définit la notion la réalité du locuteur comme constituée des faits contemporains
et/ ou antérieurs par rapport au moment de l’énonciation Donc, un énoncé est intégré à
la réalité du locuteur s’il garde sa valeur vrai/faux au présent ou au passé composé, de même polarité, et vice versa
Trang 34Pour le conditionnel, le point commun de toutes ses variétés est que l’énoncé au
conditionnel n’intègre jamais à la réalité du locuteur Il s’agit là de l’invariant
sémantique de ce tiroir verbal
Haillet parvient à distinguer les trois types du conditionnel (qu’il appellera les trois effets de discours) : Conditionnel temporel, conditionnel d’hypothèse, conditionnel d’altérité énonciative Concernant les autres notions auparavant associées au
conditionnel (concession, politesse, etc), il n’y voit que des effets de sens secondaires,
et les soumet à sa typologie
2.2.1.1 Le conditionnel temporel :
Il s’agit de la transposition du futur simple dans le cas du conditionnel présent, et de celle du futur antérieur dans le cas du conditionnel passé Ce type de conditionnel représente le procès comme ultérieur à un repère passé (antérieur au « maintenant » du locuteur)
L’origine de cette transposition – la projection du procès dans l’avenir- peut être
chargée a) par une instance :
Max a dit qu’il viendrait nous chercher à la gare
C’est Max du passé qui est considéré comme auteur et responsable du fait futur « Max viendrait nous chercher à la gare »
Tout l’énoncé est émis d’un point temporellement antérieur par rapport au «
moi-maintenant »
Ou b) par le « moi-alors » :
J’étais convaincu qu’un jour, ils feraient appel à moi
Dans ce dernier cas, le fait « un jour, ils feraient appel à moi » est chargé non par une troisième personne mais par « moi-alors »
Pourtant, de même manière de a), le « moi-maintenant » est considéré comme auteur de l’énoncé, qui porte sur le « moi-alors »
Le conditionnel temporel permet la paraphrase de même polarité sous forme « allait + infinitif » du procès, sans le situer nécessairement par rapport au moment de
l’énonciation Donc, il est non intégré à la réalité (typique), mais dans un
environnement ó tout est possible :
Trang 35On avait quelques raisons d’espérer que la bagarre Le Pen-Mégret serait fatale pour les deux leaders du FN, mais il restait l’essentiel :
à le vérifier dans les urnes ! C’est fait ! ->allait être fatale/ la bagarre Le Pen-Mégret a été fatale pour…
Haillet distingue ensuite les deux emplois de ce type : emploi subjectif et
objectif
On parle d’emploi subjectif quand on transpose les paroles – ou les pensée – d’une instance mentionnée dans le texte (assertion transposée et rapportée) Ces paroles sont donc non intégrées à la réalité du locuteur
En revanche, l’emploi objectif montre le procès au conditionnel comme n’ayant pas été imaginé à ce moment-là, mais se réaliserait (ultérieurement) Le fait est donc intégré à la réalité du locuteur
Margarete entra à Ravensvruck le 2 aỏt 1940 Elle n’en sortirait pas avant avril 1945
La deuxième catégorie porte sur le conditionnel dit d’hypothèse : le procès y est
imaginé en corrélation avec un cadre hypothétique, ce dernier est non intégré à la
réalité du locuteur
Pour vérifier cette corrélation des procès A et B avec la réalité du locuteur et/ou avec l’avenir tel que le locuteur l’envisage au moment de l’énonciation, il faut s’appuyer sur la paraphrase au présent/passé composé Le résultat : L’emploi de
« (même) si A » a pour effet de représenter le procès A comme non intégré à la réalité du locuteur, car il n’aboutit pas à accepter une telle paraphrase dans tout cas De plus, Haillet parvient à affirmer que la diversité des moyens propres à
exprimer un cadre hypothétique : leur attribuer, mutatis mutandis, une paraphrase
Trang 36en « si A » (y compris le cadre hypothétique exprimé au conditionnel) : le procès est alors représenté comme imaginé et comme non intégré à la réalité du
locuteur
Les différents points de vue du locuteur engendrent trois types de corrélation:
Le locuteur assume deux points de vues distincts et non contradictoires : l’un de
la paraphrase au présent/passé, de polarité opposée à l’assertion de l’énoncé au conditionnel ó l’hypothèse s’oppose à la réalité du locuteur au moment de l’énonciation (« (même) si A »),
1 l’autre sur le procès imaginé en corrélation avec ce cadre (« B » ou
« non B ») Ce locuteur correspond à « moi-maintenant » sauf mention explicite d’une instance distincte
« Bill Clinton a de la chance…Mais son bonheur serait complet si l’héritage laissé par les républicains n’était pas aussi lourd à porter »
Dans cet exemple, le locuteur assume deux points de vue suivants :
A : son bonheur est complet (associé au cadre hypothétique)
B : son bonheur n’est pas complet
2 Le procès est intégré à la réalité et indépendant du cadre hypothétique
et de son contraire
« La livre sterling aurait été dévalué même si je n’étais pas né »
Le fait que la livre sterling a été dévaluée a été eu lieu indépendamment
du cadre hypothétique posé
3 Le locuteur possède un seul point de vue sur le procès, celui qui correspond à sa représentation en corrélation avec le cadre
Trang 37« Pour ma part, à la place du président désavoué, je ne resterais pas
un instant en fonction.»
Le procès « je ne resterais pas un instant en fonction » n’existe que comme primordialement attaché au cadre hypothétique
Pour conclure, est attribué au locuteur un double point de vue :
- Si l’hypothèse est opposée à la réalité du locuteur : celui du procès imaginé et celui de la paraphrase au présent/passé composé de polarité opposée
« Si j’étais le président, le pays connaitrait une époque éclatante »
A : le pays connaitrait une époque éclatante (associé au cadre hypothétique)
B : le pays ne connait pas une époque éclatante
- Si le procès est indépendant de l’hypothèse : celui du procès imaginé et celui
de la paraphrase au présent/passé composé de même polarité
« Si j’étais le président, le peuple connaitrait encore un temps difficile »
A : le peuple connaitrait un temps difficile (associé au cadre hypothétique)
B : le peuple connait un temps difficile
Ce locuteur qu’est à défaut le « moi-maintenant » peut être remplacé par une instance mentionnée comme ayant posé l’hypothèse
2.2.2.3 Le conditionnel d’altérité énonciative
La troisième et dernière catégorie dans la typologie de Haillet se lie étroitement à la notion de mise à distance
Le conditionnel de ce type donne à voir les deux points de vues distincts dans un
énoncé Le fait que ces points de vue sont attribués ou non à deux locuteurs distincts distingue deux sous-catégories :
Allusion à un locuteur distinct
Dans ce cas, les deux énonciateurs correspondent à deux locuteurs distincts,
qui se distinguent explicitement par les expressions telles que dit-on,
paraît-il, etc., en un mot, par l’ajout d’un marqueur de la dissociation entre le
Trang 38locuteur et l’origine de l’assertion « mise à distance » Le locuteur s’identifie donc à l’énonciateur responsable de cette mise à distance de l’assertion
« Le gourou de la secte du Temple solaire, dont le dernier massacre remonte exactement à un an ne serait pas mort dans les décombres du chalet de Salvan en Suisse Il aurait été aperçu la semaine dernière dans le Vaucluse »
Le procès « ne serait pas mort » se voit paraphrasé comme « n’est pas mort, paraỵt-il, … »et « aurait été aperçu » comme « a, dit-on, été aperçu… » Le locuteur se trouve ici comme rapporteur d’une idée, d’un point de vue et n’intervient pas à vérifier le procès
Ce type du conditionnel se fait marquer particulièrement dans les assertions enchâssées Pour les relatives appositives ou déterminatives : le conditionnel fait disparaỵtre l’effet de sens « faits acquis, évidence » et celui de « prise en charge » par le locuteur vis-à-vis le fait énoncé
« On y trouve en revanche le nom de Fatima Belạd, épouse de Le Floch pendant la période critique, qui aurait reçu 3 millions de dollars longtemps après son divorce, alors que Le Floch n’était plus président d’Elf »
Dans cette relative appositive, le conditionnel s’interprète comme la non prise
en charge du locuteur de l’affirmation de la réception de Fatima Belạd
« Mais la campagne savamment orchestrée contre celui qui aurait bénéficié
de complicités en haut lieu risque d’avoir un effet boomerang »
Le fait au conditionnel peut être interprété par l’expression « d’après ce qu’on raconte »
Un autre cas à marquer a pour nature les deux assertions contradictoires attribuées à la même instance Pour assurer la cohérence discursive, un marqueur de la dissociation entre le locuteur et l’origine de l’assertion provenant de deux sources différentes doit être mobilisé
« Celui qui est mort sur la croix n’a jamais existé »
La contradiction réside dans le fait que l’énoncé a mis en œuvre deux propositions qui ne peuvent pas vrai parallèlement : si quelqu’un n’existe pas,
il ne peut pas mourir Pour résoudre ce paradoxe, il suffira de faire appel au conditionnel Nous y aurons deux possibilités : « Celui qui serait mort sur la
Trang 39croix n’a jamais existé », soit « celui qui est mort sur la croix n’aurait jamais existé » Les deux points de vue des deux assertions « celui qui est mort sur la croix» et « celui qui n’a jamais existé » seront donc attribués à deux locuteurs distincts
Concernant les effets de sens secondaires de ce type du conditionnel, ces attitudes que la tradition grammaticale attribue souvent au locuteur, peuvent être qualifiée de « simple réserve » à un extrême et de « contestation » à l’autre en passant par « prudence », « incertitude », « doute », etc
« Nous voulons combattre l’idée selon laquelle la France ne serait forte que lorsqu’elle se retrouve contre l’étranger, qu’elle se définirait par ceux qu’elle rejette »
Dans cet exemple, ó il est à constater un effet de « contestation », on arrive
à affirmer que le locuteur-auteur de l’énoncé n’assume pas le point de vue de l’assertion « la France ne serait forte que lorsque… » Là ó une allusion à un locuteur distinct se montre très net
Le dédoublement du locuteur
On peut également constater le dédoublement du locuteur qui, sous l’œil de
O Ducrot, se définit par l’opération entre le locuteur-en-tant-que-tel et le locuteur-en-tant-qu’être-du-monde
« Je voudrais vous faire fart de mes réflexions sur l’interview de David Weill »
Mihcel-L’emploi du conditionnel engendre l’effet de « désactualisation » Mais opposé à l’emploi de l’imparfait ou du futur simple, qui peuvent eux-mêmes charger de créer le même effet, le procès au conditionnel n’est donné à voir ici ni comme antérieur à l’énonciation, ni comme « à venir », ni comme imaginé en corrélation avec un cadre hypothétique En effet, l’assertion que
« je voudrais vous faire part de mes … » s’identifie comme contemporain du moment de l’énonciation La nature du procédé ici réside dans l’existence et,
en même temps, la dissociation entre deux points de vue : celui de l’assertion
Trang 40« je veux… » et celui de l’assertion au conditionnel qui met le premier à distance
La dissociation s’opère ici non pas entre deux locuteurs distincts mais entre le
« locuteur-en-tant-que-tel » - origine de l’énoncé au conditionnel – et le
« locuteur-en-tant-qu’être-du-monde », objet de l’énoncé
Pour analyser le corpus, voire en proposer quelques démarches pédagogiques, nous nous appuyons sur l’approche polyphonique développée par Haillet, sur tout dans son ouvrage publié en 2002 Ce choix ne se fait point par hasard mais résulte de deux argumentations :
a) L’approche polyphonique donne une très grande contribution à la pratique orale de la forme conditionnelle, par rapport à l’explication traditionnelle, en permettant au locuteur de se situer vis-à-vis son énoncé, d’ó la flexibilité du locuteur est incontestable En fait, les effets n’y sont abordés que comme secondaires aux mécanismes principaux La
description et le classement métalinguistiques doivent se soumettre à la nature plurielle des énonciateurs, ce qui peut engendrer des effets variés b) L’approche polyphonique se situe entre l’explication du conditionnel comme mode et celui comme temps Ainsi elle pourrait tirer profit de ces travaux Elle permet d’expliquer et d’imiter le mécanisme temporel de telle ou telle valeur modale