D‟ailleurs, la lecture de cette théorie nous a orientée vers l‟étude des émotions en linguistique et plus particulièrement vers la comparaison des expressions idiomatiques dans les deux
Trang 1UNIVERSITÉ DU VIETNAM À HANOI UNIVERSITÉ DE LANGUES ET D’ÉTUDES INTERNATIONALES
BÙI THỊ NGỌC LAN
ÉTUDE DES EXPRESSIONS IDIOMATIQUES
SE REFERANT AUX EMOTIONS EN FRANÇAIS ET
EN VIETNAMIEN SELON LA LINGUISTIQUE COGNITIVE
Nghiên cứu thành ngữ biểu thị cảm xúc trong tiếng Pháp và tiếng Việt
dưới góc độ ngôn ngữ học tri nhận
THÈSE DE DOCTORAT EN LINGUISTIQUE
Hanoi – 2019
Trang 2UNIVERSITÉ DU VIETNAM À HANOI UNIVERSITÉ DE LANGUES ET D’ÉTUDES INTERNATIONALES
BÙI THỊ NGỌC LAN
ÉTUDE DES EXPRESSIONS IDIOMATIQUES
SE REFERANT AUX EMOTIONS EN FRANÇAIS ET
EN VIETNAMIEN SELON LA LINGUISTIQUE COGNITIVE
Nghiên cứu thành ngữ biểu thị cảm xúc trong tiếng Pháp và tiếng Việt
dưới góc độ ngôn ngữ học tri nhận
Spécialité : Linguistique française
Trang 3REMERCIEMENTS
Mes tous premiers remerciements s‟adressent à Monsieur le Professeur Trinh Van Minh, mon directeur de recherche, pour m'avoir accepté comme doctorante et m‟avoir accordé sa confiance Ses conseils, ses remarques et ses suggestions m'ont permis de rester dans la bonne voie tout au long de la réalisation de ce travail
Je souhaite également adresser mes remerciements à l‟ensemble des collègues du
Département de Français qui m‟ont encouragée et m‟ont donné des conseils
Je souhaite remercier particulièrement mes collègues et ami(e)s qui ont participé
à la relecture de ce travail et dont les suggestions et conseils m‟ont été précieux
Je tiens également à exprimer ma reconnaissance à mon amie Régine Hausermann qui a accepté de faire une relecture critique par rapport à la correction de
la langue française Sa vigilance orthographique et syntaxique m‟a été d‟une aide précieuse
Je veux également exprimer mon amour à ma famille, mes parents, mon mari et mes deux fils qui m‟ont soutenue, encouragée, aidée…supportée Merci pour leur amour, leur soutien moral et leur patience infinie pendant ce long marathon intellectuel
Trang 4ATTESTATION D’HONNEUR
J’atteste que le travail rendu est le fruit de ma réflexion personnelle et a été rédigé de manière autonome Les données et les résultats qui y sont présentés n’ont jamais été publiés ailleurs
Bùi Thị Ngọc Lan
Trang 5TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION 1
1 Choix du sujet……… 1
2 Revue de littérature 2
3 Questions et hypothèses de recherche 7
4 Objectifs de recherche……… 8
5 Nouveautés et apports……… 8
6 Méthodologie de recherche et corpus……… 9
7 Structure du travail……… ……… 12
PREMIÈRE PARTIE : LINGUISTIQUE COGNITIVE EN TANT QUE CADRE POUR LA RECHERCHE PHRASEOLOGQUE ET EMOTIONNELLE 13
CHAPITRE 1 EMOTIONS ET EXPRESSIONS IDIOMATIQUES……… 13
1.1 Langage émotionnel: définition, caractérisation et perspectives pour l'analyse…… 13
1.1.1 Emotions : une problématique pluri- et interdisciplinaire……… 13
1.1.2 Emotion, langage et cognition……… 15
1.1.3 Universalité ou variabilité culturelle des émotions ? 16
1.1.4 Différentes approches traitant la description linguistique des émotions………… 21
1.1.5 Méthodologies pour catégoriser et comparer le langage émotionnel……… 24
1.2 Expressions idiomatiques……… 28
1.2.1 Variation de terminologie……… 28
1.2.2 Définition de l‟expression idiomatique……… 30
1.2.2.1 Point de vue des linguistes français……… 30
1.2.2.2 Notion « thành ngữ » en vietnamien……… 32
1.2.3 Etude des expressions idiomatiques dans la phraséologie traditionnelle (pré-conceptuelle) ……… 35
1.2.4 Métaphore conceptuelle et études des expressions idiomatiques……… 38
CHAPITRE 2 THEORIE DE LA METAPHORE CONCEPTUELLE……… 42
2.1 Aperçu théorique de la linguistique cognitive……… 42
2.2 Métaphore : la conception traditionnelle et conceptuelle……… 44
2.3 Mécanisme de la métaphore conceptuelle……… 46
2.4 Différents types de métaphores conceptuelles……… 48
2.5 Métaphore et culture……… 51
Conclusion de la première partie……… 55
Trang 6DEUXIÈME PARTIE: CONCEPTUALISATION DE LA JOIE, DE LA TRISTESSE
ET DE LA COLERE DANS LES EXPRESSIONS IDIOMATIQUES EN FRANÇAIS
ET EN VIETNAMIEN……… …… 57
CHAPITRE 3 CONCEPTUALISATION METAPHORIQUE DE LA JOIE………… 58
3.1 Métaphores de la joie communes au français et au vietnamien……… 58
3.1.1 Métaphores d‟orientation……… 58
3.1.2 Métaphores du contenant/contenu……… 62
3.1.3 Métaphores de l‟objet désiré……… 66
3.1.4 Métaphores de l‟animal……… 69
3.1.5 Métaphores de personne……… 72
3.1.6 Métaphores de la fête……….74
3.1.7 Métaphores de l‟énergie et de l'agitation……… 74
3.1.8 Métaphores du rire et du sourire……… 76
3.2 Métaphores mineures diverses……… 77
3.2.1 Métaphores spécifiques aux expressions idiomatiques françaises……… 77
3.2.2 Métaphores spécifiques aux expressions idiomatiques vietnamiennes……… 81
3.3 Comparaison interlinguistique et interculturelle……… 83
CHAPITRE 4 CONCEPTUALISATION METAPHORIQUE DE LA TRISTESSE… 87
4.1 Métaphores de la tristesse communes au français et au vietnamien……… 87
4.1.1 Métaphores d‟orientation……… 87
4.1.2 Métaphores du contenant……… 90
4.1.3 Métaphores de la mort………92
4.1.4 Métaphores de la douleur physique……… 94
4.1.5 Métaphores de l'animal……… 98
4.1.6 Métaphores de la couleur……… 100
4.1.7 Métaphores du fardeau……… 101
4.1.8 Métaphores de la force naturelle ……… … 103
4.2 Métaphores mineures diverses……… 104
4.2.1 Métaphores spécifiques aux expressions idiomatiques françaises……… 104
4.2.2 Métaphores spécifiques aux expressions idiomatiques vietnamiennes……… 108
4.3 Comparaison interlinguistique et interculturelle……… 110
CHAPITRE 5 CONCEPTUALISATION METAPHORIQUE DE LA COLERE… 115
5.1 Les métaphores de la colère communes au français et au vietnamien……… 115
5.1.1 Métaphores de la chaleur……… 115
5.1.2 Métaphores du contenant……… 120
Trang 75.1.3 Métaphores de l‟animal……… 124
5.1.4 Métaphores de la couleur……… 127
5.1.5 Métaphores de l‟agitation et de la folie……… 130
5.2 Métaphores mineures dans les deux langues……… 135
5.2.1 Métaphores de colère spécifiques en français……… 135
5.2.2 Métaphores de colère spécifiques au vietnamien……… 138
5.3 Comparaison interlinguistique et interculturelle……… 142
Récapitulatif des Métaphores conceptuelles de la JOIE, la TRISTESSE et la COLERE 148
Conclusion de la deuxième partie……… ……… .160
CONCLUSION……… 161
BIBLIOGRAPHIE……… … 165 ANNEXE
Trang 8LISTE DES TABLEAUX ET FIGURES
Figure 1.1 Niveaux d'émotion dans une hiérarchie verticale 17 Figure 1.2 Présentation d'une hiérarchie des émotions 18 Figure 2.3 Un modèle possible de l‟univers conceptuel de Nicole Delbecque (dans
« Linguistique cognitive, Comprendre comment fonctionne le langage », 2e édition Ŕ 2006) 44 Tableau 3.1: Métaphores conceptuelles de la JOIE dans les expressions idiomatiques
en français et en vietnamien 83 Tableau 4.1: Métaphores conceptuelles de la TRISTESSE dans les expressions idiomatiques en français et en vietnamien 110 Tableau 5.1: Métaphores conceptuelles de la COLERE dans les expressions idiomatiques en français et en vietnamien 142 Tableau 6.1: Tableau récapitulatif de la portée des métaphores conceptuelles de la JOIE, la TRISTESSE et la COLERE dans les expressions idiomatiques en français et
en vietnamien 148
Trang 9INTRODUCTION
1 Choix du sujet
Notre thèse a été tout d‟abord inspirée par notre curiosité pour les relations intrinsèques étroitement liées entre la langue, l‟esprit et la culture Et nous avons découvert, lors de nos premières recherches, qu‟elle était au cœur des travaux de deux linguistes anthropologiques, Sapir et Whorf Ceux-ci émettent l‟hypothèse que
le langage est fondamental aux processus mentaux par lesquels les diverses communautés linguistiques conçoivent et comprennent le monde Selon eux, la vision du monde ou la façon de le concevoir est spécifique à chaque langue et par conséquent, ce que nous entendons, voyons ou percevons, est l'œuvre de notre pensée, influencée par notre langue et culture maternelles En d‟autres termes, la façon dont l‟homme perçoit le monde dépend de son langage
La thèse de Sapir-Whorf, connue sous le nom de relativisme culturel a fait l'objet de
plusieurs études consistant à explorer les visions du monde selon les langues Bien que rejetée dans sa version radicale, elle a rencontré un regain d'intérêt à la fin
du XXe siècle, surtout quand les chercheurs se sont intéressés à l'investigation des concepts d'émotion en linguistique chez des sujets appartenant à différents groupes culturels D‟ailleurs, la lecture de cette théorie nous a orientée vers l‟étude des émotions en linguistique et plus particulièrement vers la comparaison des expressions idiomatiques dans les deux langues française et vietnamienne
Sans doute, chaque langue a-t-elle son vocabulaire spécifique pour exprimer un large répertoire d'émotions perceptibles dans la communauté D‟une manière générale, à côté des moyens extralinguistiques et au-delà du lexique de base - colère, amour, peur, joie - la linguistique est riche en expressions permettant de décrire les émotions Souvent pour nommer un affect, on recourt à des moules métaphoriques de différentes natures Les expressions idiomatiques représentent une grande partie des moyens lexicaux qui nous servent à traduire nos états affectifs
positifs tels que le bonheur, la joie, l’admiration, la plénitude et les états négatifs tels que l'agacement, la nervosité, l'irritation et la colère Par exemple, les expressions « avoir le sang qui se glace dans les veines » et « mặt cắt không còn hột máu » (littéralement ne plus avoir une goutte de sang au visage) sont des moyens
Trang 10pour exprimer l‟émotion de PEUR De même, des expressions telles que « avoir le moral à zéro » et « héo ruột héo gan » (littéralement l‟intestin et le foie fanés) sont
couramment utilisées pour parler de quelqu‟un qui est TRISTE Selon Sidtis,
presque tous les cas de parole non-littérale sont étroitement liés aux émotions Il fait
valoir que "les expressions stéréotypées ont comme fonction de communication primaire, la capacité à transmettre des perspectives émotionnelles et comportementales d'une manière moins directe - et moins confrontive - que les énonciations littérales" (Sidtis, 2008 : 203)
Les cognitivistes remarquent que, dans une langue-culture particulière, les émotions
forment des concepts émotionnels1 De plus, les expressions idiomatiques relatives
à un même champ sémantique ne sont pas représentées comme des entités isolées, mais sont au contraire reliées les unes aux autres2 En étant attentif aux mots qui les composent, on peut identifier le concept auquel elles se rapportent et le type de métaphore qu‟elles mettent en jeu Pour ces raisons, dans le cadre de la théorie cognitive de la métaphore (Lakoff & Johnson, 1980, Lakoff, 1993), les expressions
de l'émotion figurent en bonne place parmi les domaines les mieux étudiés (Kovecses 1990, 2000)
2 Revue de littérature
Dans l‟optique de l‟étude comparative transculturelle des émotions, un grand nombre de recherches sont menées afin d‟obtenir des données concernant les métaphores conceptuelles d‟émotion dans des couples de langues ou dans plusieurs langues différentes
L'existence de grandes similitudes mais aussi de variations dans la conceptualisation des concepts d'émotion de base au sein et entre les cultures a été largement étudiée dans les recherches de la linguistique cognitive et de l'anthropologie sociale (Matsuki, 1995; Yu, 1995; Taylor & Mbense, 1998; Kovecses, 2000, 2005; Breugelmans et al., 2005)
De nombreux concepts émotionnels ont suscité des métaphores communes à un certain nombre de langues A cet égard, les points de vue sont centrés autour de
1
Par concept émotionnel nous entendons une entité ethnique mentale verbalisée, conditionnée par
la culture et ayant un contenu sémantique et une structure composée
2
Voir Nayak et Gibbs (1990)
Trang 11deux principales écoles de pensée : celle des « expérientialistes » (par exemple
Lakoff, 1987, Russell 1991) et celle des constructivistes sociaux (voir Lutz, 1988) L‟argument des « expérientialistes » est fondé sur la cognition innée de l'homme Ils soutiennent que les conceptualisations des émotions de base ou des scripts d'émotion prototypiques sont en grande partie universels, à savoir les mêmes à travers les cultures, de sorte que les métaphores conceptuelles respectives sont basées sur des expériences humaines universelles Par exemple, Yu (1995) a examiné les métaphores conceptuelles de colère et de joie en anglais et en chinois et
il a trouvé que toutes les métaphores anglaises analysées par Lakoff & Johnson (1980) peuvent être trouvées dans le système chinois de la métaphore conceptuelle (sauf la métaphore LE BONHEUR EST UNE FLEUR AU CŒUR qui est absente
en anglais) Matsuki (1995) a étudié les métaphores de la colère en anglais et en japonais et a trouvé que toutes les métaphores anglaises existent aussi en japonais Kövecses a observé les métaphores de la joie en hongrois et a trouvé de nombreux points communs avec l'anglais et le chinois (2002) Barcelona (2001) et Barcelona
& Soriano (2004) se sont penchés sur les métaphores conceptuelles de la colère en anglais et en espagnol Valetopoulos (2011), dans son étude des expressions qui conceptualisent la relation entre une réaction physique et une émotion en grec et en français, a constaté que la majeure partie des expressions métaphoriques dans les deux langues mettent en œuvre les mêmes conceptualisations même si le matériau linguistique est parfois différent
Quant aux tenants de la deuxième opinion, les constructivistes sociaux affirment que la conceptualisation des concepts d'émotion est spécifique à chaque culture parce qu'ils sont socio-culturellement construits Ils reconnaissent cependant que ceux-ci manifestent une certaine universalité Selon eux, des cultures différentes passeront par différentes conceptualisations pour les mêmes concepts d'émotion Kövecses (2005) atteste que les métaphores ont tendance à être universelles ou quasi-universelles au niveau générique, et qu‟elles ont tendance à être différentes inter-linguistiquement au niveau spécifique
Les conclusions des études interculturelles sur la conceptualisation des émotions humaines dominantes (Breugelmans et al., 2005 ; Kövecses, 2000, 2005 ; Lutz, 1988; Maale, 1999, 2004), ont fait émerger une troisième thèse qui prend la position
Trang 12médiane et affirme que les concepts d'émotion à travers les cultures sont à la fois universels et spécifiques Kövecses affirme qu'il existe à la fois de nombreuses métaphores conceptuelles universelles car elles sont basées sur certains aspects universels du corps fonctionnant dans des états émotionnels (2000 : 139) et d‟autres
qui varient «au sein des cultures» (2005 : 34) En d'autres termes, la motivation des
concepts d'émotion à travers les cultures est basée sur les expériences humaines universelles incarnées et aussi sur les constructions socio-culturelles spécifiques Dans les universités françaises, certains chercheurs ont mené des recherches sur la conceptualisation des émotions Nous pouvons rappeler, à titre d‟exemple, la thèse
de Lucia Gomez intitulée Conceptualisation et expression linguistique de l'événement émotionnel en espagnol (L1 / L2) et en français: une approche cognitive: analyse linguistique et proposition didactique Dans son travail, l‟auteure
affirme que l'expression des émotions en français et en espagnol est hautement métaphorique, notamment en ce qui concerne les schémas conceptuels haut/bas et dedans/dehors Les résultats obtenus ont permis de formuler des recommandations,
en présentant notamment une progression didactique basée sur trois dimensions (métalinguistique, conceptuelle et linguistique)
Augustyn Magdalena (2005) a soutenu sa thèse sur Les Mécanismes productifs dans
la genèse des collocations à l’intérieur du champ sémantique des sentiments Cette
recherche vise à analyser des mécanismes métaphoriques et leur rôle dans la création des expressions des sentiments en particulier des collocations Son corpus est composé des collocations à valeur métaphorique, avec comme base un nom d‟émotion (joie, tristesse, peur, colère, amour, etc.) L‟auteur affirme que parmi les différents types de structuration métaphorique, la plus courante s‟avère la conceptualisation spatiale et plus particulièrement celle de Contenant / Contenu
La thèse de Damien Boquet (2012) Sémantique des sentiments s‟inscrit
particulièrement dans les analyses d‟Anna Wierzbicka Ecrite en polonais, cette thèse vise à décrire sémantiquement différents sentiments comme la haine, le mépris, le dédain, etc., en français et en polonais Les affects sont analysés d‟une part par rapport à leur structure actantielle et d‟autre part, selon leurs composantes (cognitive, affective et physique)
Trang 13Au Vietnam, le thème des affects alimente aussi les réflexions des linguistes sur les lexies utilisées pour aborder des émotions différentes Néanmoins, le nombre de travaux dans ce domaine reste peu abondant Nous citons, parmi d‟autres, les recherches de Cu Dinh Tu (1994) sur le plan stylistique, de Ho Le (1995), Tran Long (2006) et Vu Duc Nghieu (2007) sur le plan lexical
Depuis quelques décennies, avec le développement de la linguistique cognitive, la description linguistique et cognitive des émotions est en pleine croissance et entraîne des études sur les expressions figées se référant au domaine des affects Force est de constater que les travaux sont éparpillés dans quelques livres ou articles, mais que les grandes œuvres de référence sont absentes Avec l‟approche
de la sémantique cognitive, dans l‟article Tính hiện thân với việc ý niệm hóa các phạm trù tình cảm trong Truyện Kiều (La corporéité et la conceptualisation des
concepts de sentiment dans le poème Kieu), Nguyen Thu Quynh (2014) analyse la base de l'incorporation cognitive dans la conceptualisation des catégories émotionnelles dans le poème Kieu La chercheuse montre que Nguyen Du a appliqué la méthode cognitive à l'analyse des catégories émotionnelles et que l'écrivain a choisi les êtres humains et les parties du corps comme référence de l'émotion
Concernant les thèses et mémoires qui traitent des expressions idiomatiques d‟émotion vietnamiennes du point de vue cognitif, Tran Thi Kim Anh (2016), dans
son mémoire de fin d‟études universitaires intitulé Ẩn dụ ý niệm về tình yêu trong tập thơ thơ của Xuân Diệu (La métaphore conceptuelle de l‟amour dans le recueil
Thơ thơ de Xuan Dieu), a travaillé sur les métaphores conceptualisant l‟amour dans les poèmes du célèbre poète Xuan Dieu
Nguyen Thi My Hanh (2009) a étudié, dans son mémoire de master "Đối Chiếu thành ngữ chỉ trạng thái tâm lý trong tiếng Nga và tiếng Việt" (Etude contrastive
des expressions idiomatiques dénotant des états émotionnels en russe et en vietnamien) les caractéristiques de la structure syntaxique et sémantique du langage des états émotionnels dans les deux langues Ses observations portent sur les similitudes et les différences dans la façon de conceptualiser le monde des deux communautés, ce qui permet une meilleure compréhension et une meilleure utilisation des expressions dans la communication
Trang 14Vi Truong Phuc, dans Đặc điểm của các thành ngữ chỉ tâm lí tình cảm trong tiếng Hán, có đối chiếu với tiếng Việt (2005) (Caractéristiques des idiomes référant aux
sentiments en chinois, en contraste avec le vietnamien), en se basant sur la théorie
de la sémantique cognitive, s'intéresse principalement aux cartographies qui forment les expressions idiomatiques des sentiments en vietnamien et en chinois Dans sa thèse, l‟auteur a recensé et analysé les caractéristiques structurelles et expressives des expressions idiomatiques Il a ensuite dévoilé les métaphores et les métonymies conceptuelles ainsi que le mécanisme d‟intégration conceptuelle dans la formation des idiomes en question Il a affirmé le rôle indéniable de l'expérience corporelle et
de la spécificité culturelle dans ces processus cognitifs
Plus récemment, la thèse écrite en vietnamien par Tran The Phi (2016) « Ẩn dụ ý niệm cảm xúc trong thành ngữ tiếng việt (so sánh với thành ngữ tiếng anh) »
(Métaphores conceptuelles d‟émotion dans les idiomes vietnamiens (en
comparaison avec l‟anglais) compare les métaphores conceptuelles des émotions
« basales » (la joie, la tristesse, la colère, la peur et l'amour), dans des idiomes vietnamiens et anglais du point de vue de la sémantique cognitive L‟auteur analyse
503 idiomes vietnamiens et 419 anglais, sur la base de la théorie de la métaphore conceptuelle et de la théorie du schéma d'image La partie principale de la thèse se
concentre sur les métaphores dans la mise en forme des émotions dans les
traductions de 319 idiomes anglais en vietnamien dans six dictionnaires bilingues Enfin, à partir des résultats de l‟analyse, Tran suggère des propositions pour la traduction des expressions idiomatiques d'émotion
Ainsi, en général, dans le cadre théorique de la sémantique cognitive et de la métaphore conceptuelle, beaucoup d'études concernant les émotions de base ont été réalisées, notamment en anglais Nous tenons à souligner qu'aucun des auteurs précités n'a effectué d'étude comparative des expressions idiomatiques d‟émotion en français et en vietnamien Inscrite dans le courant d‟étude de l‟image linguistique du
monde, notre thèse, intitulée Étude des expressions idiomatiques se référant aux émotions en français et en vietnamien selon la linguistique cognitive cherche à
fournir une analyse comparative de la conceptualisation des ÉMOTIONS dans les deux langues
Trang 15Dans le cadre de notre thèse, nous nous limitons à l‟étude des trois émotions les plus fréquentes dans les deux langues française et vietnamienne, à savoir la JOIE, la TRISTESSE et la COLERE en français (correspondant à VUI, BUỒN, GIẬN en vietnamien) Notre choix s‟explique par le fait que la JOIE et la TRISTESSE sont les émotions opposées3 et la colère est l‟émotion la plus étudiée dans le cadre de la linguistique cognitive4
3 Questions et hypothèses de recherche
Dans cette recherche, nous nous sommes posé les questions suivantes:
1 Comment les émotions choisies (la joie, la tristesse et la colère) sont-elles conceptualisées dans les expressions idiomatiques en français et en vietnamien?
2 Quelles sont les similitudes et les différences entre les métaphores conceptuelles qui motivent les expressions idiomatiques exprimant ces émotions dans les deux langues?
3 Quels sont les facteurs physio-socio-culturels sous-jacents de ces similitudes et
de ces différences?
En nous inspirant des différents écrits sur le sujet et en nous appuyant sur les principes directeurs de la linguistique cognitive qui traitent des émotions et des expressions métaphoriques qu‟elles engendrent, nous avons émis les hypothèses suivantes :
- les émotions choisies (joie, tristesse et colère) sont conceptualisées en termes de notions plus habituelles en établissant des correspondances entre des entités de domaines conceptuels Elles recourent à la fois aux métaphores ontologiques, structurelles, et orientationnelles ;
- le français et le vietnamien contiennent des similitudes et des différences en termes de conceptualisation des émotions de la joie, de la tristesse et de la colère ;
- les similitudes émergent plutôt des expériences physiologiques tandis que les différences résident dans le modèle global des croyances et des coutumes, dans l‟environnement géographique, les valeurs, les concepts, les modes de pensée et les visions du monde qui caractérisent la vie d‟un groupe
3
Voir aussi La roue des émotions inventée par Robert Plutchik (1980)
4
Voir par exemple Kövecses, 2000, 1995 ; Lakoff, 1987 ; Lakoff & Kövecses, 1987 ; Maalej,
2011 ; Matsuki, 1995 ; Soriano-Salinas, 2003 ; Yu, 1995
Trang 164 Objectifs de recherche
Adoptant l‟orientation de la linguistique cognitive, selon une approche comparative des langues, notre recherche s‟appuie scientifiquement sur la théorie de la métaphore conceptuelle Son but est d‟analyser le modèle cognitif de la perception des émotions telles que la colère (giận), la joie (vui) et la tristesse (buồn), codées à l‟intérieur des expressions idiomatiques en français et en vietnamien, ce qui permet
de comprendre le système de représentation cognitive des émotions propres aux deux langues Nous voulons ainsi comprendre comment des concepts d‟émotion sont conceptualisés en français et en vietnamien et déterminer si l'on peut parler de l'universalité ou, plutôt, de la spécificité de ces constructions
L'étude du corpus choisi vise à atteindre les objectifs suivants:
- chercher à savoir comment les métaphores nous aident à conceptualiser les émotions: joie, tristesse et colère en français et en vietnamien en nous basant sur la théorie de la sémantique cognitive ;
- découvrir les schémas conceptuels communs et particuliers qui déterminent les métaphores sous-jacentes aux expressions idiomatiques exprimant différentes émotions dans les deux langues ;
- expliquer ces convergences et ces divergences dans le choix des différents domaines-sources qui expriment les domaines-cibles des émotions
5 Nouveautés et apports
En dépouillant les recherches linguistiques consacrées aux émotions, nous avons constaté que l‟étude des liens entre les métaphores conceptuelles et les émotions est apparue à la fin du XXe Depuis, un grand nombre de livres, articles, thèses et dissertations ont été produits, dans plusieurs langues Néanmoins, si cet aspect de la langue trouve un certain succès auprès des linguistes, les preuves fournies dans la plupart des études antérieures proviennent de la langue anglaise, ce qui risque de généraliser les résultats obtenus sur la base d‟un seul « modèle culturel (voire [du] système symbolique qu‟est la langue américaine) » (Dubois, 1991 : 25) S‟il existe
de nombreuses études sur les « idioms » de l'émotion en anglais et quelques-unes en vietnamien, un nombre assez restreint d‟ouvrages a été consacré, jusqu‟à maintenant, aux expressions idiomatiques concernant des états émotionnels en
Trang 17français La constatation de cette lacune et la conviction de l‟intérêt du sujet nous ont poussée à mener des recherches sur la conceptualisation des émotions en français et en vietnamien Nous espérons qu‟elle contribuera de manière significative à l‟élargissement de ce domaine de recherche En tant que tels, l‟optique abordée dans la présente étude peut-elle constituer une certaine nouveauté, surtout quand l‟analyse comparative concerne deux langues qui appartiennent non seulement à des familles linguistiques différentes, mais aussi à deux cultures distinctes, à savoir occidentale et orientale En comparant les métaphores, on va explorer comment ces communautés linguistiques expriment leurs conceptualités des émotions en question, comment elles pensent et agissent à leur égard simplement parce que la métaphore n'est pas un simple dispositif linguistique mais plutôt une question de langage, de pensée et d'action
De surcroît, notre travail sur l'universalité et les disparités dans les concepts métaphoriques de l'émotion présente une nouvelle perspective qui nous semble pertinente, autant dans un but descriptif que dans un but pratique D‟un point de vue théorique, il a pour objectif de synthétiser et d‟expliquer les bases théoriques de l‟émotion, des expressions idiomatiques et de la linguistique cognitive À la lumière des résultats, notre recherche tente de clarifier et de comparer les points communs et les différences dans la conceptualisation des émotions en français et en vietnamien Nous expliquerons le choix de certains domaines-sources des idiomes, pour une meilleure compréhension de la façon de voir le monde des deux communautés de langues En conséquence, cette thèse souhaite-t-elle contribuer au développement de recherches nouvelles dans les domaines de la linguistique et de l‟anthropologie cognitive interculturelles Outre son intérêt théorique, cette démarche peut avoir à terme des retombées pratiques bénéfiques pour l'enseignement des expressions idiomatiques ou pour la rédaction d‟un dictionnaire des expressions idiomatiques selon la métaphore
6 Méthodologie de recherche et corpus
Le présent travail s‟inscrit dans le courant des recherches phraséologiques qui se focalisent sur l‟aspect sémantique, cognitif et socio-culturel des expressions idiomatiques d‟émotion dans les deux langues française et vietnamienne La
Trang 18méthodologie de recherche est donc principalement qualitative Afin de répondre à nos objectifs et de caractériser les motivations des expressions des émotions, nous recourons à une approche à la fois descriptive et contrastive, basée sur le corpus des
locutions relatives à trois émotions dites «basales» utilisées par les locuteurs
français et vietnamiens
Pour constituer notre corpus de base, nous nous sommes tout d‟abord appuyée sur les données de plusieurs dictionnaires et références rédigés par des linguistes dans les deux langues (le français et le vietnamien), ce qui permet de dresser une liste assez exhaustive des idiomes qui expriment les émotions choisies
Les données françaises sont tirées des ouvrages suivants:
- Dictionnaire des Expressions et Locutions d‟Alain Rey et Sophie Chantreau (Le
Robert, collection les usuels, 2015) ;
- La puce à l’oreille de Claude Duneton (Balland, 2001) ;
- Dictionnaire des locutions idiomatiques françaises de Bruno Lafleur (Duculot,
plus de 2300 expressions définies et illustrées, 1991)
Pour le vietnamien, les dictionnaires de locutions suivants nous ont aidée à constituer notre corpus :
- Từ điển thành ngữ tiếng Việt phổ thông (Dictionnaire des dictons vietnamiens
populaires), Nguyễn Như Ý, Maison d‟Edition ĐHQG, Hà Nội, 2002 ;
- Từ điển thành ngữ tục ngữ Việt Nam (Dictionnaire des locutions et des proverbes vietnamiens), Nguyễn Lân, NXB Khoa học xã hội (1997) ;
- Thành ngữ tiếng Việt, Nguyễn Lực, NXB Thanh niên, (2002)
Par ailleurs, ces dernières décennies, des sites Internet de qualité sont devenus une source précieuse pour de nombreux scientifiques Ils offrent un accès immédiat à un énorme corpus de textes sur divers sujets dont le chercheur peut récupérer les
informations linguistiques nécessaires à l'aide des moteurs de recherche modernes
Parallèlement aux ouvrages en version papier, nous avons consulté quelques ressources en ligne Particulièrement le glossaire CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)5 présente une organisation en système d‟hypertexte de 2459 expressions idiomatiques usuelles en français, comprises
comme lexies complexes, connotatives et consacrées par la tradition culturelle De
5
http://www.cnrtl.fr/dictionnaires/expressions_idiomatiques/
Trang 19plus, nous avons complété la liste avec des expressions idiomatiques françaises
proposées sur le site Expressio qui en « décortique » environ 1500
Quant aux tournures vietnamiennes, outre nos connaissances linguistiques, nous
avons utilisé le site Quehuong ó une sélection des expressions idiomatiques est
mise en ligne Comme nous nous intéressons à l‟origine des expressions nous avons
en plus employé quelques autres sites comme l‟encyclopédie en ligne L’Internaute
en français et http://quehuongonline.vn/ en vietnamien pour les informations supplémentaires
Il est reconnu que les travaux lexicographiques sont des outils précieux pour l'étude
scientifique des langues en raison de leur «référence objective et facilement vérifiable» (Neumann, 1989: 126) De plus, les dictionnaires constituent une partie
importante du discours public et les entrées de dictionnaires sont, par nature, extraites de leur contexte naturel Certes, nous notons que certaines des expressions
idiomatiques qui en sont tirées sont, de nos jours, « démodées » ou peu utilisées ;
mais il ne fait aucun doute que les métaphores conceptuelles sont bien vivantes Étant donné qu'aucun corpus d'exemples attestés n‟existe et que parler des émotions n'exige pas forcément que les émotions soient nommées, nous avons constitué notre propre corpus en effectuant des recherches manuelles dans les dictionnaires et les témoignages lexicographiques
En définitive, le corpus est constitué à partir de notre choix personnel, en nous servant de toutes les sources à notre disposition, et en les analysant Nous avons rassemblé 393 expressions en français contenant les mots exprimant les émotions de JOIE, de TRISTESSE et de COLERE et/ou y faisant allusion, ainsi que 355 expressions se référant aux émotions VUI, BUỒN, GIẬN en vietnamien
Bien que visant la spécificité culturelle de la conceptualisation des émotions et non pas l'universalité, nous ne prétendons pas, dans le cadre de notre travail, avoir recensé toutes les tournures métaphoriques et expressions que les Français et les Vietnamiens utilisent dans leur parler lorsqu'ils font allusion aux émotions en question Il s'agit donc des expressions répertoriées dans les dictionnaires et études spécialisées dont nous faisons état dans le deuxième chapitre Chaque expression en vietnamien est d'abord fournie avec une traduction mot à mot, qui est ensuite suivie d'une traduction plus libre Vu le volume autorisé pour la partie principale de la
Trang 20thèse, la liste complète des expressions que nous avons recueillies se trouvera uniquement en annexe
Pour des raisons comparatives, nous appliquons le même système au vietnamien pour ce qui concerne les émotions de VUI, de BUON et de GIAN, en examinant la façon dont les expressions idiomatiques sont reliées entre elles dans le but de refléter les concepts métaphoriques Nous traitons les expressions en trois groupes pour chaque émotion: celles qui sont communes au français et au vietnamien, celles qui sont exclusives au français et celles qui sont spécifiquement vietnamiennes
7 Structure du travail
Notre thèse comprend deux parties, subdivisées en cinq grands chapitres Intitulée
Linguistique cognitive en tant que cadre pour la recherche phraséologique et émotionnelle, la première partie qui se compose de deux chapitres vise à construire
un cadre théorique et méthodologique solide pour le travail d‟analyse du corpus Le premier chapitre retracera l‟évolution des études linguistiques relatives aux émotions et aux expressions idiomatiques Le deuxième chapitre justifiera le choix
de la théorie de la métaphore comme cadre méthodologique de l'analyse des expressions idiomatiques d‟émotion sélectionnées dans la partie pratique Pour ce faire, il est nécessaire d‟établir un aperçu des hypothèses de base de la métaphore conceptuelle
La deuxième partie, Conceptualisation de la joie, de la tristesse et de la colère dans les expressions idiomatiques en français et en vietnamien, comprenant trois
chapitres constituera la partie analytique de ce travail Elle étudiera, dans une optique contrastive, les schémas conceptuels récurrents observés au sein de notre corpus pour exprimer de manière figurative les émotions choisies Dans un premier temps, nous analysons les métaphores ayant trait à l'émotion de JOIE Les métaphores de TRISTESSE et COLERE seront traitées dans les second et troisième temps A la fin de chaque chapitre, nous formulons la synthèse sur les ressemblances et différences interlinguistiques et interculturelles des schémas-images émotionnels
Trang 21PREMIÈRE PARTIE : LINGUISTIQUE COGNITIVE EN TANT QUE CADRE POUR LA RECHERCHE PHRASEOLOGQUE ET
EMOTIONNELLECHAPITRE 1 EMOTIONS ET EXPRESSIONS IDIOMATIQUES
Dans le cadre de ce chapitre, il nous faudra identifier quelques concepts clés pour l‟analyse: les émotions et les expressions idiomatiques
La première partie de cette section sera dédiée à un aperçu de l'émotion Nous ferons appel aux concepts contemporains de l‟émotion et tracerons un bref historique des théories les plus pertinentes qui étudient la relation entre la cognition, l‟universalité supposée des émotions et leurs spécificités culturelles Enfin, nous aborderons de manière succincte les différentes méthodes servant à catégoriser et comparer les émotions à travers des cultures
La deuxième partie se concentrera à synthétiser l‟ensemble des définitions et cadres
de référence des concepts liés aux expressions idiomatiques, ses caractéristiques générales Nous porterons également nos réflexions sur les approches et les travaux sur les expressions idiomatiques menées dans les deux langues, française et vietnamienne, avant et après le courant cognitif
1.1 Langage émotionnel: définition, caractérisation et perspectives pour l'analyse
1.1.1 Emotions : une problématique pluri- et interdisciplinaire
L‟émotion fait partie intégrante et indispensable de notre vie quotidienne : elle est omniprésente dans ce que nous faisons, elle colore toutes nos pensées, nos perceptions, nos réactions Elle participe à la création et au renforcement des liens sociaux, et à la production de sens au niveau cognitif
Dès la période classique de l'antiquité grecque, des philosophes tels que Platon et Aristote se sont intéressés aux émotions: Platon les considérait comme une
perturbation de la raison, tandis qu'Aristote déclarait dans la Rhétorique (livre 2 1378a20 1380a4), "J’entends par état affectif, l’appétit, la colère, la crainte, l’audace, l’envie, la joie, l’amitié, la haine, le regret de ce qui a plu, la jalousie, la pitié, bref toutes les inclinaisons accompagnées de plaisir ou de peine" Au fil du temps, de très nombreuses définitions des mots « sentiment » et « émotion » ont été
proposées par les chercheurs, selon les niveaux de langage, populaire ou
Trang 22scientifique, selon les disciplines, ou encore en fonction du point de vue théorique adopté
A la recherche d‟une définition précise du terme émotion, dans son livre de 1997 Affective Computing, Picard constate qu‟il en existe près d‟une centaine6 En bref,
de très nombreuses définitions ont été proposées par les chercheurs, essentiellement en fonction de leurs propres préoccupations scientifiques7 Pourtant, jusqu‟ici, les scientifiques n'arrivent pas à s'accorder sur une réponse à la question
"Qu'est-ce qu'une émotion ?"
Chercher à définir les émotions met en évidence ce que Despret (2001) nomme le «
paradoxe d’évidence»: alors que tout un chacun pense savoir ce qu‟est une émotion,
il est difficile de déterminer exactement ce que sont les émotions, comment elles fonctionnent et à quoi elles servent Malgré les désaccords, les chercheurs sont unanimes à dire que l‟émotion est un concept complexe dont l‟étude dépasse largement les frontières d‟une discipline C‟est pour cela que certains auteurs ont fait remarquer que l‟approche contemporaine des émotions consiste à définir l‟émotion en la décomposant en plusieurs composantes Par exemple Plutchik (1980) remarquait que l‟émotion n‟est pas constituée d'un bloc massif mais d'un ensemble construit autour de plusieurs éléments Et selon Matsumoto et Ekman
(2009), les émotions sont considérées comme « des réactions transitoires, psycho-sociales conçues pour aider les individus à s’adapter et à faire face à des événements qui ont des implications pour leur survie et leur bien-être »
bio-Dans cette étude, nous retenons la définition donnée par les scientifiques et les
psychologues: « L’émotion en tant que ressenti est une entité psychologique qui dépend essentiellement de systèmes culturels de sens, de valeurs Elle est intrinsèquement liée à un système de significations culturelles, partagé par les membres d’une même société au sein duquel elle est vécue, exprimée, régulée et représentée » En étudiant les émotions, il est donc nécessaire de recourir aux liens
entre les différentes disciplines des sciences cognitives, à savoir la linguistique, la culture, la psychologie et la sociologie
6
Rosalind W Picard, 1997, Affective Computing
7
L‟émotion est étudiée par la psychologie et la psychiatrie (Cosnier, 1994), les sciences cognitives
et la neuroscience (Damasio, 1994), la philosophie et le droit, la science politique (Braud, 1996 ; Marcus, 2008), la linguistique et l‟analyse du discours (Charaudeau, 2000 ; Plantin, 2011)
Trang 231.1.2 Emotion, langage et cognition
Le débat sur les relations entre cognition et émotion a émergé dès les philosophes
de la Grèce antique Apparemment, les émotions ont longtemps été considérées comme opposées à la cognition La vision selon laquelle les émotions sont des perturbations physiologiques et mentales a longtemps dominé la pensée occidentale
en général et la pensée psychologique en particulier L‟idée adoptée par les philosophes était que la raison et les émotions sont deux notions antithétiques
Platon considérait les émotions comme perturbatrices de la raison ; pour Kant, elles étaient les maladies de l'âme ; pour Darwin elles s'intégraient dans les précieux comportements adaptatifs et évolutifs des espèces Parfois, les émotions étaient
attribuées aux animaux, mais aussi aux femmes et aux enfants, considérés comme inférieurs
Les aspects cognitifs en jeu dans les émotions n‟ont commencé à être pris en considération qu‟à partir de la deuxième moitié du XXe siècle Les auteurs philosophiques modernes (Arnold, 1960, 1970; Lazarus, 1966; Solomon, 1980) et les psychologues cognitifs ont contribué à un changement important dans cette conceptualisation des émotions, aboutissant à une nouvelle affirmation que l'émotion et la raison ne sont pas antagonistes Cette thèse a été aussi contestée par
les récentes découvertes dans le domaine neurologique Par exemple, dans Emotion, Reason, and the humain brain, Damasio (1994) démontre clairement et de manière
convaincante qu'il existe une relation étroite entre l'émotion et la raison L'auteur met en avant l'idée qu'il est impossible de porter un jugement ou une évaluation raisonnable d'un objet, d'un événement ou d'une personne sans émotions
Le rôle crucial des émotions dans la vie humaine est également reconnu par les linguistes cognitifs Par exemple, l'un des fondateurs de la théorie de la métaphore
conceptuelle Lakoff prétend que «la raison réelle est inexplicablement liée avec l’émotion; vous ne pouvez pas être rationnel sans être émotionnel» (1985 : 76)
Nous avons tendance à structurer des concepts moins concrets et intrinsèquement plus vagues tels que les émotions sur la base de concepts plus concrets mieux définis dans notre expérience (Lakoff et al., 1980 : 128) Selon certains auteurs (Mandler, 1975; Dienstbier, 1978), les émotions sont une combinaison d'un état cognitif et d'un état d'éveil Pour d'autres (Oatley & Johnson-Laird, 1987; Solomon, 1980), les émotions sont principalement des états à base cognitive Lorsque nous éprouvons une émotion, nous le comprenons à travers un concept particulier Les
Trang 24concepts d'émotion semblent très abstraits mais ne sont pas du tout arbitraires et ils
ont une base très claire dans notre expérience incarnée « Les mots et les phrases traduisent les concepts et les concepts comprennent l'idée non linguistique de ce que sont les choses, les actions, les événements et les relations » (Damasio, 1999,
p 185) Par conséquent, la façon dont nous parlons des émotions fournit une image complexe de l'émotion
De plus, selon la perspective cognitive, il n'existe pas de structure conceptuelle précisément définie qui découlerait de notre fonctionnement émotionnel Cependant, il existe des correspondances systématiques entre nos émotions et notre expérience sensorimotrice qui constituent la base des métaphores conceptuelles orientatrices La façon dont nous comprenons consciemment nos émotions s‟exprime au moyen du langage que nous utilisons pour en parler Bien qu'il soit contesté que l‟on puisse parler d'émotions spécifiques à la culture, les concepts
propres à la culture des émotions sont absolument plausibles "Si nous voulons voir
ce que nos «sentiments conscients» impliquent, nous devons prendre au sérieux notre langue et nos théories traditionelles sur les émotions.» (Kövecses, 2000 :
VIII)
1.1.3 Universalité ou variabilité culturelle des émotions ?
La phénoménologie émotionnelle est-elle universelle ou culturellement spécifique ? Cette question a longtemps préoccupé les chercheurs De nombreuses études se sont intéressées à l'universalité, d'une culture à l'autre, de certaines émotions La plupart des auteurs identifient deux grandes tendances
D'une part, poursuivant l'approche nativiste, selon laquelle les émotions sont génétiquement inscrites chez les humains, les psychologues comme Izard (1977), Kemper (1987), Ekman (1992) ou Plutchik (1994), Damasio (1999, 2003) supposent qu'il existe un petit ensemble d‟émotions primaires ou de base qui possèdent une base biologique et qui seraient codées dans les gènes, et un plus grand nombre d'émotions secondaires, souvent formées par une composition des
émotions de base Les émotions dites de base semblent être transculturelles, elles
sont présentes dans toutes les cultures, et sont, par conséquent, communes à tous les êtres humains Cette affirmation est basée sur les études de Darwin (1872), qui a observé que les phénomènes physiologiques se produisent même chez les personnes aveugles Aussi, le principal problème avec cette approche est-il de parvenir à décider quelles sont ces émotions de base En fait leur nombre subit une variation
Trang 25importante selon les chercheurs Et les locuteurs d'une langue donnée semblent sentir que certains des termes d‟émotion sont plus fondamentaux que d‟autres Toutefois, comme l‟ont noté Oatley et Johnson-Laird (1996, p 365):
Le nombre précis d’émotions de base est moins important que l’hypothèse selon laquelle chaque type d’émotion a des fonctions spécifiques et selon laquelle les mécanismes qui se sont développés pour remplir ces fonctions permettent de situer différents événements dans un petit ensemble de modes émotionnels
Les émotions anglaises les plus répandues sont la colère, la tristesse, la peur, la joie
et l'amour Les moins répandues sont l‟agacement, la rage, l'indignation, la terreur et l'horreur L‟ordre d‟importance des émotions dépend de deux critères : tout d‟abord, les émotions en question occupent une place intermédiaire dans une hiérarchie verticale des conceptions ; ensuite, certaines émotions peuvent être plus prototypiques (c.-à-d un meilleur exemple) que d‟autres au même niveau horizontal En ce sens, la colère est plus fondamentale que l'agacement ou l'émotion, par exemple Et parce que la colère est une catégorie d'émotions de
«niveau de base», elle se situe entre la catégorie de niveau supérieur l'émotion et la
catégorie de niveau subordonné d'ennui
Niveau supérieur d‟émotion Colère
Niveau mideum (basal) Emotion
Niveau subordinaire Annoyence
Figure 1.1 Niveaux d'émotion dans une hiérarchie verticale (Kưvecses, 2000: 3)
Malgré les divergences concernant le nombre précis d‟émotions de base dans des
langues diverses, la plupart des théoriciens incluent les cinq émotions que sont la joie, la tristesse, la colère, le dégỏt et la peur, (figure 2) ils y ajoutent parfois la surprise (par exemple, Ekman, 1984, 1993 ; Izard, 1977 ; Johnson-Laird & Oatley,
1992 ; Plutchik, 1980 ; Tomkins, 1962/1963) Selon Kưvecses (2000), le terme de base se réfère à l'expression la plus prototypique parmi les membres de la même catégorie Il souligne que les concepts émotionnels qui ont reçu le plus d'attention des chercheurs sont ceux de la colère, la peur, la joie, la tristesse, l'amour, la luxure, l'orgueil, la honte et la surprise Sur ceux-ci, l'auteur affirme qu'ils font tous partie
du niveau de base dans une hiérarchie verticale, mais encore dans une dimension horizontale, certains semblant être plus fondamentaux (la colère, la peur, la joie, la tristesse) que d'autres (l'amour et la surprise) (Kưvecses, 2000: 21)
Trang 26Grandes émotions
positives négatives
Joie Surprise Colère Tristesse Peur
Émotions dérivées des grandes émotions
Confusion Consternation Embarras Stupéfaction
Embêtement Contrariété Perturbation Irritation Emportement Agacement Enervement Mécontentement Exaspération Fureur Haine Rage
Affliction Amertume Chagrin Morosité Regret Cafard Nostalgie Mélancolie Abattement Peine Souffrance
Souci Inquiétude Angoisse Crainte Effroi Epouvante Nervosité Frayeur Panique Terreur
Figure 1.2 Présentation d'une hiérarchie des émotions (Source : Brunel, M (1995) La place des émotions en psychologie et leur rôle dans
les échanges conversationnels Santé mentale au Québec, 20, (1), 177Ŕ205.)
En vietnamien, en étudiant le vocabulaire émotionnel, Nguyen Thi Ngoc Tram (2002) a recensé dans le Dictionnaire Vietnamien (Từ điển tiếng Việt, Hoàng Phê, 1988) plus de 300 mots (sans compter les expressions se referant aux emotions et à
leur intensité telles: tái mặt, hết hồn, phổng mũi, nóng gáy, động lòng ) Or, les chercheurs vietnamiens ont aussi dénombré six émotions fondamentales : vui, buồn, giận, sợ, yêu, ghét Ces émotions servent de matériau de base à l'élaboration d'autres
émotions dites secondaires en vietnamien Dans ce travail, nous prendrons donc les
trois prototypes d‟emotions Vui, Buồn et Giận comme équivalents des émotions de
la Joie, de la Tristesse et de la Colère en français
Trang 27En contraste avec la théorie universaliste, la plupart des spécialistes des sciences
sociales adoptent une position intitulée «constructionniste» ou même «relativiste»:
ils voient les émotions se développer, dans une plus ou moins grande mesure, par la culture (Myers, 1979 ; Roswell, 1986 ; Lutz, 1986, 1988 ; Myers 1986 ; Rosaldo, 1990) Ces spécialistes des sciences sociales, surtout des anthropologues, cherchent
à réhabiliter la dimension conceptuelle et sociale des émotions (par opposition à leur dimension physique) Plutôt que d'aborder les émotions comme des états internes, privés, ils étudient les émotions en tant que constructions sociales, ce qui explique pourquoi les émotions peuvent varier selon le contexte social Selon cette tendance, l‟expression des émotions est conditionnée par un contrôle social, lié à un contexte socioculturel dans lequel nous baignons dès notre enfance, et que nous reproduisons automatiquement8 Ceci entraîne de fortes différences dans l‟expression des émotions selon les cultures et conduit à des lexiques plus ou moins vastes pour définir les émotions ressenties Selon les constructivistes sociaux, le lexique émotionnel est très informatif car c‟est par le biais des pratiques sociales et notamment linguistiques que se construirait le monde émotionnel Chaque culture a des émotions qui dérivent de pratiques sociales et qui véhiculent des significations
et des effets pour ses membres Il faut donc étudier l‟usage des termes émotionnels afin de comprendre la structure des émotions d‟une culture donnée
Lakoff (1987) affirme avec force, bien qu'il y ait des sentiments similaires de peur
ou de colère dans des langues différentes, que les concepts émotionnels ne sont pas universels, car les émotions sont conceptualisées différemment selon les différentes langues Wierzbicka (1998: 4) se trouve sur la même ligne, se montrant tout aussi critique envers la notion d'universalité Elle propose une série d'arguments pour
réfuter ce postulat Wierzbicka (1972: 56, 59), dans Semantic Primitives, essaie de construire sa propre " théorie des primitifs sémantiques9" L‟auteure conclut que les
concepts des émotions ne peuvent pas être appelés des «primitifs sémantiques», c'est-à-dire des «concepts universels»; mais que ce sont des notions qui sont plutôt
le produit d'une culture bien particulière
8
Par exemple les Occidentaux peuvent ressentir de la colère lorsque leur autonomie est menacée,
en revanche, chez les Extrême-Orientaux, une telle menace n‟existe pas car la notion d‟autonomie n‟est pas une notion pertinente dans leur culture
9
Les primitifs sémantiques sont des mots simples, indéfinissables, censés être des universaux d'ordre lexical, présumés lexicalisés dans toutes les langues, qu'on utilise pour décrire le sens d'autres mots moins simples de la même langue ou d'une autre, quelle qu'elle soit (Peeters & Wierzbicka 1993 : 5,6)
Trang 28Bien que ces auteurs préconisent la non-universalité des émotions, ils maintiennent qu'il existe des éléments universels associés à ces émotions Par exemple, Lakoff (1987) note que, bien que les concepts émotionnels ne soient pas universels, un certain nombre d'éléments conceptuels qui sous-tendent l'émotion elle-même sont universels
Kövecses (2000: 165), qui rejette également l'idée d'universalité, note que l'un des aspects universels est la nature du corps humain et sa physiologie : l‟état de colère est associé à des manifestations de tension, d‟excitation de chaleur, de transpiration,
on fronce les sourcils, on plisse les yeux, on serre les poings, prêt à frapper À cet égard, il souligne que les membres de différentes cultures ne peuvent pas conceptualiser leurs émotions d'une manière universelle Ce qui est potentiellement universel est la tendance à conceptualiser métonymiquement des émotions en fonction du fonctionnement physiologique du corps humain (par exemple, la conceptualisation de la colère comme une augmentation de chaleur du corps est commune à une multitude de cultures)
Wierzbicka (1999: 25) prend la voie du milieu entre l'universalisme et le relativisme
et suggère que le «contenu» émotionnel est universel, tandis que les catégories émotionnelles (les concepts, les mots) sont propres à la culture Les autres chercheurs (Yu 1995, Soriano, 2003, Kövecses, 2005, Maalej 2004) ont montré que
la conceptualisation de termes d‟émotion à travers les cultures peut être à la fois universelle et socio-culturelle Tout dépend du type de métaphore Selon Kövecses (2005), les métaphores du niveau générique (basic-level metaphors) ont une tendance universelle, tandis que les métaphores du niveau spécifique diffèrent translinguistiquement Les autres chercheurs (Yu 1995, Soriano, 2003, Kövecses,
2005, Maalej 2004) ont montré que la conceptualisation de termes d‟émotions à travers les cultures peut être à la fois universelle et socio-culturelle Tout dépend du type de métaphore Selon Kövecses (2005), les métaphores du niveau générique
(basic-level metaphors) ont tendance à être universelles, tandis que les métaphores
du niveau spécifique diffèrent translinguistiquement Un certain nombre de linguistes ou de psychologues (Russell (1991), ainsi que Kövecses (2005) sur un sujet légèrement différent) et certains anthropologues (Levy, 1973, 1984) adoptent une position semblable Ce sera aussi celle que nous admettons dans ce travail
Trang 291.1.4 Différentes approches traitant la description linguistique des émotions
Ce n‟est que depuis une trentaine d‟années que l‟émotion est explicitement considérée par les linguistes comme un objet de recherche incontournable alors que les philosophes, les anthropologues et, plus massivement, les psychologues et neuropsychologues ont depuis longtemps investi cette thématique
Concernant la question de la place que la linguistique du XXe siècle a accordée aux émotions, Kerbrat-Orecchioni (2000 : 33) affirme :
À cette question, je répondrai globalement : une place relativement minime Minime, car il est certain que le problème de l’expression des émotions
ne constitue pas la préoccupation majeure des linguistes de ce siècle ; mais relativement, car lorsqu’on y va regarder d’un peu près, on découvre que la masse de faits pertinents à cet égard que l’on peut glaner dans la littérature est
en réalité considérable [ ]
C‟est notamment depuis la fin du XXe siècle que le concept d‟émotion est de plus
en plus associé au langage Du point de vue linguistique, les chercheurs s‟intéressent souvent à l‟analyse des manifestations de l‟émotion au sein d‟une même langue ou à travers différentes langues Plusieurs problématiques sont donc inscrites dans des cadres divers et avec des objectifs variés : les recherches ont tenté
de définir tout d‟abord ce qu‟on appelle émotion et sentiment, et ensuite de décrire les propriétés syntaxiques, sémantiques, pragmatiques et cognitives des moyens qui les expriment dans les langues
Surtout dans les trente dernières années, de nombreux ouvrages en sciences du langage (Niemeier et Dirven, 1997 ; Plantin, Doury et Traverso, 2000 ; Coletta et Tcherkassof 2003 ; Rinn, 2008 ; Plantin, 2011 ; Baider et Cislaru, 2013), et de nombreux numéros spéciaux de revues ont été consacrés à des aspects variés de l‟analyse des émotions tels que les circonscriptions lexicales du champ des émotions, les marqueurs de l‟émotion dans le discours, les usages argumentatifs des éléments pathémiques, la thématisation des émotions dans l‟échange, la gestion des émotions dans le discours et l‟interaction Le lieu d‟observation des émotions concerne donc non seulement les corpus écrits (dictionnaires et textes) mais également le discours oral, la communication spontanée ainsi que les moyens de communication tel que l‟Internet
Ci-dessous, nous essayons de résumer brièvement les approches et travaux traitant l‟expression linguistique des émotions en français:
Trang 30- Les travaux portant sur les propriétés du lexique des émotions sont nombreux
D‟abord, Ruwet (1972, 1994) ; Bouchard (1995) ; Gross (1975) ; Mathieu (1995,
2000, 2006) se penchent sur les verbes psychologiques ou des verbes de sentiment suivis de leurs propriétés syntaxiques Ensuite, plusieurs analyses des noms de sentiment (encore appelés noms d‟affect ou noms psychologiques) ont été effectuées, entre autres, par Picoche 1995 ; Anscombre 1992, 1995, 1996, 2004 ; Leeman 1991, 1995 ; Balibar 1995 ; Gross 1995 ; Vivès 1997 ; Mathieu 1999 ;
Flaux et Van de Velde 2000 ; Buvet et al 2005 ; Tutin et al 2006 ; Blanco et al
2009 De plus, l‟étude des propriétés linguistiques des adjectifs d‟affect a été explorée par Pierrette Bouillon (1998), Valetopoulos (2003) et Anscombre (2003) Wierzbicka (1988) ou Lutz et White (1986), avec des objectifs qui concilient la linguistique et l'anthropologie Certaines émotions de base ont été analysées à travers différentes cultures, en vue de déterminer l'universalité ou la relativité de ces émotions Sur le plan lexical, on prend également en compte les interjections en relation avec les émotions, l‟existence de marqueurs morphologiques réservés à l‟expression des émotions
Les études syntaxiques et sémantiques des lexèmes exprimant des émotions ont
été enrichies par d‟autres analyses Les différentes constructions grammaticales qui sont utilisées pour les exprimer jouissent également d'un grand intérêt Les travaux
de Belleti et Rizzi (1988), Jackendoff (1990), Leeman (1995), Ruwet (1993, 1994, 1995), Van de Velde (1999) et Jan Van Voorst (1992), Leeman (1991, 2009) ; Herman et al (2004) et Charaudeau (2000) parmi d‟autres, en témoignent Ou
encore, nous pouvons rappeler à titre d‟exemple l‟article de la revue Langue française intitulé Grammaire des sentiments (Balibar-Mrabti, 1995), celui de la revue LiDiL intitulé Sémantique des noms et adjectifs d’émotion (Grossmann &
Tutin, 2005) Citons aussi les travaux portant sur des classifications syntaxiques ou sémantiques pour les noms et les adjectifs, (Van de Velde 1995 et Flaux, Glatigny
& Samain, 1996; Bouillon 1998 et Valetopoulos, 2003 ; Novakova & Tutin 2009) Une autre problématique de l‟analyse des émotions sous l‟angle langagier est la
question de la dimension sociale de l‟émotion, de sa communication Plantin et al
(2000) dirigent un livre intitulé Les Emotions dans les interactions Les
contributeurs proposent plusieurs études sur les émotions qui viennent compléter les études syntaxiques et sémantiques Ces travaux reflètent l‟état des recherches sur la parole et sur la place des émotions dans les interactions Ainsi plusieurs sujets sont-
Trang 31ils abordés, comme les marqueurs linguistiques de l‟émotion, les éléments qui induisent l‟état émotionnel, les effets de la manifestation des émotions, etc L‟émotion dans les interactions verbales et dans l‟argumentation est la préoccupation de Plantin (1998, 2003, 2011) et Micheli (2010) D'autres aspects tels que des signes associés à la parole articulée (voir Cavé, Guaitella et Santi, 2001) ou l'étude de la prosodie liée aux émotions a également reçu une grande attention des linguistes
Une autre problématique est celle de la cognition et du développement Nous
pouvons tout d‟abord mentionner le livre de Colletta & Tcherkassof (2003) qui rassemble des études pluridisciplinaires: des analyses psychologiques et cognitivistes, des analyses de la prosodie et des gestes, et enfin des travaux dans une approche développementale Le rôle des émotions dans le processus d‟acquisition
du langage ou d‟apprentissage d‟une langue seconde est pris en compte par Ellis (1994)
L‟approche cognitive des émotions à laquelle nous recourons dans notre thèse sera abordée plus en détails dans la partie qui suit
Expression des émotions par métaphores - le point de vue cognitiviste
La vie affective est inhérente au fonctionnement humain Par leur important ancrage culturel et les nombreux facteurs psychologiques et cognitifs qui leur sont associés, les émotions sont devenues un des objets privilégiés des études à orientation cognitive
Les auteurs de la linguistique cognitive notent que certains domaines complexes n'émergent pas directement de notre expérience mais sont structurés en fonction d'autres domaines, ce qui est le cas de nombreux concepts abstraits Selon cette approche, les émotions sont définies comme une catégorie cognitive dont la conceptualisation est effectuée par la projection métaphorique de structures conceptuelles, renvoyant à des expériences plus concrètes : CONCEPT SOURCE = DOMAINES DU CONCRET / CONCEPT CIBLE = ÉMOTIONS (CONCEPTS ABSTRAITS)
En ce qui concerne l’analyse cognitive des émotions, un problème qui reçoit
aujourd'hui beaucoup d'attention des chercheurs est la conception métaphorique des différentes émotions Dans les recherches à orientation cognitive fondées sur la théorie de la métaphore proposée par Lakoff et Johnson (1985), on attache beaucoup d‟attention à l‟analyse des types de métaphores conceptuelles, c‟est-à-dire
Trang 32des différents concepts sources sollicités pour la structuration des émotions, et à la motivation des relations /du transfert entre le concept-source et le concept-cible
La plupart des linguistes cognitivistes visent dans leurs travaux à souligner le rôle et l'importance de la métaphore, surtout en ce qui concerne la conceptualisation et la compréhension des expériences non physiques, plus particulièrement les expériences émotives L‟idée principale de ces travaux est que les émotions, qui sont par nature des notions abstraites, sont conçues en termes métaphoriques, que la conceptualisation métaphorique des émotions constitue un aspect essentiel de tous les systèmes conceptuels humains Cette conceptualisation se base d‟un côté sur des métaphores utilisées systématiquement pour parler des émotions ainsi que sur des métonymies dans lesquelles la réaction corporelle provoquée par l‟émotion est utilisée, afin de faire référence à l‟émotion-même
1.1.5 Méthodologies pour catégoriser et comparer le langage émotionnel
Rappelons que les émotions ne constituent pas des catégories naturelles définies par une essence biologique génétiquement déterminée, mais dépendent de systèmes de significations culturelles spécifiques Pour cette raison, une question importante dans la recherche sur le langage et l'émotion est comment comparer les concepts d'émotion à travers la culture en examinant leur lexique émotionnel Pour répondre
à ce problème, trois grandes méthodologies sont employées
Tout d'abord, la chercheuse d‟origine polonaise Wierzbicka (1996, 1999, 2001) et ses collègues ont élaboré un outil de description très performant - la métalangue sémantique naturelle (MSN) - qui permet de décrire tous les faits de langue de la même manière Anna Wierzbicka considère, après Wilhelm von Humboldt, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, que la façon de voir les choses, donc le monde, est différente d‟une langue à l‟autre, et que ces différences sont culturellement motivées Les langues possèdent donc des mots désignant des concepts qui leur sont propres, intraduisibles dans d‟autres langues Face à la nécessité d‟éviter l‟ethnocentrisme (qui conduit à décrire d‟autres cultures en se servant des termes de
sa propre culture) dans l‟étude des concepts des cultures différentes, la chercheuse affirme que nous avons besoin d'un métalangage vraisemblablement indépendant de
la culture pour mener une comparaison linguistique valable, le MSN Les termes qui composent le lexique de la MSN sont primitifs et universels Primitifs, parce qu‟ils sont censés renvoyer à des concepts primaires présents dans l‟esprit humain; ils sont sémantiquement indivisibles et indéfinissables à l‟aide d‟autres termes primitifs Ils
Trang 33sont universaux parce qu‟on retrouve les lexèmes qui renvoient à ces concepts dans
toutes les langues humaines naturelles La MSN est une sorte « d’alphabet universel des pensées humaines » (Wierzbicka, 1993 : 14) qui est issue des langues naturelles,
présentant un lexique restreint et gouverné par une syntaxe sommaire et préétablie L‟approche wierzbickienne a été appliquée dans l‟analyse des émotions Dans une perspective contrastive, Jean Harkins et Anna Wierzbicka (2001), partent du constat que les émotions humaines et leur expression linguistique diffèrent en fonction des substrats culturels dans lesquelles elles s‟enracinent dans les sociétés humaines Une solution à ce problème, suggérée par Wierzbicka (1992a), est de décrire les émotions sans utiliser de mots d‟émotion" Au lieu de cela, un terme d'émotion donné doit être décomposé en concepts plus simples - les valeurs élémentaires, tels
que «vouloir», «sentir», «penser», «dire», ou «faire» De cette façon, les termes
d'émotion d'une langue particulière peuvent devenir significatifs pour les locuteurs d'autres langues
De plus, le recours au scénario et au MSN permet de mettre à jour les différences sémantiques entre les mots désignant des émotions dans différentes langues Par exemple, on part souvent du principe que le locuteur anglophone qui dit
être happy ressent la même chose que le locuteur français qui dit être heureux Or,
Anna Wierzbicka montre avec les explications verbales de ces deux états, qu‟il ne s‟agit pas tout à fait de la même chose (1996 : 215-216) :
X se sentait happy:
X ressent quelque chose
parfois une personne pense quelque chose
comme ceci :
quelque chose de bon m‟est arrivé
je le voulais
je ne veux rien de plus maintenant
à cause de cela, cette personne ressent
quelque chose de bon
X ressent quelque chose comme cela
X se sentait heureux:
X ressent quelque chose parfois une personne pense quelque chose comme ceci :
quelque chose de très bon m‟est arrivé
je le voulais tout est bien maintenant
je ne peux pas vouloir quelque chose de plus maintenant
à cause de cela, cette personne ressent quelque chose de très bon
X ressent quelque chose comme cela
D‟abord, on observe la différence d‟intensité marquée, dans l‟explication
de heureux, par l‟intensifieur très ; ensuite, heureux a un trait supplémentaire :
Trang 34« Tout est bien maintenant » ; enfin, heureux présente le trait « je ne peux pas vouloir quelque chose de plus maintenant » à la place de « je ne veux rien de plus maintenant » En résumé, heureux est plus fort que happy, il est plus « absolu » Il
serait difficile d‟expliquer ces différences culturelles de manière non équivoque, mieux et plus simplement que ne le font les explications verbales
Les autres linguistes cognitifs étudient les mots émotionnels et les expressions sous
un angle différent, en se concentrant sur les métaphores conceptuelles (Lakoff et Johnson, 1980) instanciées par le lexique émotionnel en anglais et dans d'autres langues Depuis l'émergence de la linguistique cognitive dans les années 1980, de nombreux chercheurs (entre autres, Lakoff et Johnson, Lakoff 1987, Gibbs 1994,
Yu 1998, Kövecses 2000, 2002, 2005) soutiennent que les métaphores participent à l'élaboration de nos concepts, de sorte que dévoiler des métaphores aide à comprendre comment interpréter les émotions (Kövecses 1991: 43-45)
Les auteurs notent que certains domaines complexes n'émergent pas directement de notre expérience mais sont structurés en fonction d'autres domaines, ce qui est le cas
de nombreux concepts abstraits Selon cette approche, l‟émotion est définie comme une catégorie cognitive abstraite et complexe dont la conceptualisation est effectuée par la projection métaphorique de structures conceptuelles, renvoyant à des expériences plus concrètes À ce stade, dans les études à orientation cognitive, on attache beaucoup d‟attention à l‟analyse des types de métaphores conceptuelles, c‟est-à-dire des différents concepts source sollicités pour la structuration des émotions, et à la motivation des relations/du transfert entre le concept-source et le concept-cible Les domaines expérientiels mobilisés dans la structuration métaphorique des émotions sont classés de différentes manières : forces naturelles, animaux sauvages; concepts spatiaux …
Enfin, l'approche constructiviste sociale tend à catégoriser et à décrire les différentes émotions tout en remarquant les rapports entre la vie affective et son contexte social et culturel (Lutz, Rosaldo, Levy, Quinn, entre autres) L‟approche
du constructivisme social est une orientation théorique générale dans les sciences sociales, plus fortement associée à l‟anthropologie, la sociologie, la philosophie et à
la psychologie En règle générale, cette approche rejette l‟idée qu‟il existe des réalités biologiques et suggère que la plupart des états, artéfacts et conditions humains sont des constructions de la société qui servent certains de ses buts (par exemple, Gergen, 1985 ; Gergen & Davis, 1985 ; Harré, 1986) En tant que telles,
Trang 35les émotions sont considérées comme des produits d‟une culture donnée qui sont
construits par la culture, pour la culture Les chercheurs de cette tendance
réaffirment pour leur part la nécessité d'étudier les émotions d'un point de vue
comparatif non « naturaliste » en envisageant une théorie des modèles culturels des
émotions Ainsi doit-on considérer non seulement le lexique des émotions utilisé par les locuteurs de la communauté linguistique en question, mais aussi le contexte socioculturel dans lequel il est intégré
Les trois méthodologies, bien que via des itinéraires différents, cherchent à découvrir la structure plus profonde des éléments lexicaux émotionnels codés dans
le «script», le «schéma» ou le «modèle culturel» d'émotion qui sous-tendent le langage (voir D'Andrade, 1997) Toutefois, ils ont mis l‟accent sur différents points L'approche de Wierzbicka a une portée assez étroite puisqu'elle analyse la signification sémantique de certains des concepts clés, spécifiques à une communauté de parole10 Les «scripts» qu'elle tire de ses analyses sont des
définitions «minimales» (voir Kưvecses, 1993), qui peuvent ne pas refléter la
richesse des divers concepts inhérents et connexes qui font partie intégrante ou sont liés à la signification d'un mot particulier
L'approche de la métaphore conceptuelle, d'autre part, traite cette question de façon
plus satisfaisante, car elle examine le «système» conceptuel qui constitue «des grappes d'expressions linguistiques », qui sont systématiquement organisées pour
refléter notre mécanisme cognitif En d'autres termes, dans ce cadre ne sont pas seulement comparées les expressions linguistiques de l'émotion, mais aussi les conceptions
L'approche ethnographique, contrairement aux deux approches précédentes, ne repose pas uniquement sur des outils sémantiques / lexicaux ou cognitifs Elle s'intéresse davantage au processus social de négociation et de gestion d'une émotion particulière En bref, alors que les deux premières approches se concentrent sur l'expression de l'émotion pour parvenir à certaines postulations de l'émotion physique, personnelle, psychologique et sociale, cette dernière met l'accent sur la
«gestion» de l'émotion au niveau interpersonnel et social
10 Dans Understanding Cultures through Their Key Words (1996), Anna Wierzbicka expose les concepts clés Il peut s‟agir de concepts concrets comme le bigos polonais (une sorte de ragỏt de choucroute) ou
le saké japonais, ou plus abstraits : le Bruderschaft allemand (un rituel de fraternité) Mais, par ailleurs,
même les mots les plus « concrets » comme par exemple rat et souris ne désignent pas les mêmes réalités dans toutes les langues, par exemple le japonais et le thạ possèdent un seul mot pour désigner ces deux animaux (Wierzbicka, 1996 : 339)
Trang 36Il faut rappeler que, à partir de la discussion précédente sur la nature de l'émotion, nous avons conclu que l'émotion est un phénomène complexe qui se compose de tous les constituants que cherchent à découvrir les trois méthodes susmentionnées Bien que notre thèse se situe dans le cadre de la métaphore conceptuelle pour la compréhension de la relation entre le langage et l'émotion, elle prend également en considération l'approche ethnographique et, dans une moindre mesure, l‟image des concepts émotionnels tirés des expressions idiomatiques C'est par une telle interaction entre la cognition humaine et l'environnement socioculturel par la médiation du langage que notre vie émotionnelle acquiert son sens
1.2 Expressions idiomatiques
Toutes les langues contiennent des tournures qui ne sont pas immédiatement
transposables dans une autre langue, que l‟on nomme „idiomatismes‟ Une partie de
ces locutions peut être réunie sous l‟appellation d‟expressions idiomatiques
Celles-ci existent en tant que composante essentielle dans toutes les langues (Mejri, 2008)
et que porteuses de messages, de sagesse, de valeur culturelle et linguistique Les expressions idiomatiques occupent une place importante dans les langues et sont de
ce fait analysées depuis longtemps par les linguistes
L‟objectif de cette section est de synthétiser l‟ensemble des définitions et cadres de référence des concepts liés aux expressions idiomatiques en français et en vietnamien ainsi que leurs caractéristiques générales
1.2.1 Variation de terminologie
Un grand flottement terminologique produit la confusion Essayons donc de justifier
le choix de notre dénomination par rapport à tant d‟autres appellations servant à nommer un même phénomène linguistique
Lorsque l‟on s‟intéresse à la littérature consacrée aux expressions idiomatiques, il est tout d‟abord frappant de constater que cet objet a reçu un nombre important de dénominations Dans la phraséographie française, des appellations
différentes comme: expression idiomatique, expression imagée, expression figée, expression figurée, expression toute faite, combinaison stable, combinaison fixe, formule stéréotypée, groupe de mots lexicalisés, locution figurée, locution figée, locution idiomatique, phrase toute faite, phrase figée, unité polylexicale, unité phraséologique, unité locutionnelle, etc.11 suffisent pour donner un aperçu de
11 On retrouve chez Svensson (2004 : 13) tous les termes qu'elle a rencontrés, liés à la phraséologie
et au figement
Trang 37l‟extrême diversité des terminologies utilisées dans le but de nommer celles-ci Il n‟y a pas de véritable consensus sur la façon de nommer cet objet linguistique12
Une analyse de l‟ensemble de cette terminologie donnée nous permet de catégoriser
les principaux traits des expressions idiomatiques Les termes figé, fixe, toute faite, stable, stéréotypé, lexicalisé nous montrent leur caractéristique centrale Ŕ le figement Les termes combinaison, polylexicale, composé soulèvent que ces unités
phraséologiques se constituent au moins de deux ou plusieurs mots La figuralité de
ces unités se manifeste dans les termes : figuré, imagé, métaphorique, idiomatique
La revue littéraire fait apparaître que «locutions figées» et «expressions idiomatiques» sont sans doute les termes qui sont les plus fréquemment utilisés aujourd‟hui En fait, les deux termes expression et locution sont souvent considérés
comme des synonymes, car la différence entre les deux est très subtile Bruno Lafleur, dans son dictionnaire des locutions idiomatiques françaises, affirme que la nuance est mince entre ces appellations et ajoute qu‟on emploie le terme locution
« dès qu’on veut les qualifier au point de vue grammatical » (1991, Introduction,
V)
Alain Rey (directeur de la rédaction du Petit Robert) centre aussi son attention sur la
distinction entre les expressions et les locutions qu‟il définit comme suit:
«[Locution] unité fonctionnelle plus longue que le mot graphique, appartenant au code de la langue (devant être apprise) en tant que forme stable et soumise aux règles syntaxiques de manière à assumer la fonction d'intégrant au sens de Benveniste» (Rey, A : Préface du Dictionnaire des expressions et locutions P
VI.) Selon Alain Rey, c‟est pour cela qu‟on peut parler de locutions adverbiales ou prépositives, alors que ces mots grammaticaux complexes ne seraient jamais appelés des expressions L'expression est cette même réalité considérée comme
« une manière d'exprimer quelque chose; elle implique une rhétorique et une stylistique; elle suppose le plus souvent le recours à une figure : métaphore, métonymie, etc » Ainsi, concernant le choix terminologique, en laissant de côté les
traits grammaticaux, nous utilisons tout au long de notre travail le nom commun «
expression idiomatique » pour référer aux exemples de notre corpus
12 Selon Bruno Lafleur, des auteurs préfèrent les appellations différentes et « c‟est d‟autant plus leur droit que cet aspect de la langue a encore été peu étudié de façon méthodique et que la terminologie en reste flou » (1991, V)
Trang 381.2.2 Définition de l’expression idiomatique
Faisant partie des séquences préfabriquées, les expressions idiomatiques occupent une place importante dans les langues et sont de la sorte analysées depuis longtemps
par les linguistes Néanmoins, la définition d‟« expression idiomatique » n‟est pas
précise ni consensuelle Chaque linguiste adopte sa propre définition à partir de son point de vue De ce fait, nous estimons indispensable de relever les définitions proposées par les chercheurs de référence afin de clarifier notre point de vue
1.2.2.1 Point de vue des linguistes français
Guiraud a été l'un des premiers à fournir de véritables outils pour caractériser des
expressions idiomatiques Dans Les Locutions françaises, il élit trois critères pour les différencier du reste de la langue: "Unité de forme et de sens; écart de la norme grammaticale ou lexicale; valeurs métaphoriques particulières" (Guiraud, 1973: 6)
Pour Dagneaud (1965 : 95), une expression idiomatique est un ensemble de mots faisant bloc et qu‟on emploie dans un sens fixe, qui est régie à la fois par des restrictions sémantiques et morphosyntaxiques Du point de vue sémantique, chacun des éléments linguistiques qui la composent perd son sens individuel à la faveur d‟un sens unique pour l‟expression, qui est souvent, mais pas toujours, figurée
Ainsi, dans le groupe de mots « c’est une autre paire de manches », le sens individuel de paire et de manches disparaît pour donner au groupe entier le sens de
« c’est une chose entièrement différente » Du point de vue morphosyntaxique, une
telle unité ne permet pas (ou peu) de modifications: on ne peut dire, par exemple,
« ce n’est pas une autre paire de manches », ni « c’est deux autres paires de manches », ni « ce sont une autre paire de manches »
Martinet classifie les expressions idiomatiques comme des synthèmes qui sont
composés par des monèmes: « Les composés, qu’ils dérivent de figements ou non, et
les dérivés sont désignés comme des synthèmes Les monèmes composants du synthème sont dit conjoints par opposition aux monèmes libres des syntagmes »
(Martinet, 1986: 133) Dans cette explication Martinet souligne la particularité du regroupement de mots D‟autre part, la notion de synthème est particulièrement utilisée par cet auteur pour exprimer une classification concernant tous les types de compositions
Selon Rey, dans la préface au Dictionnaire des expressions et locutions, l‟auteur considère les locutions en tant que « suites de mots convenues, fixées, dont le sens n’est guère prévisible » et ajoute que ces suites de mots sont «
Trang 39plus ou moins imprévisibles, dans leur forme parfois, et toujours dans leur valeur » (Rey et Chantreau, 2003 : VII) Il réitère les particularités déjà
mentionnées par Pierre Guiraud, à savoir le fait que les règles grammaticales n‟y sont pas toujours respectées et que leur emploi est figuré, ce qui leur donne un caractère parfois obscur
Pour ce dictionnaire, les expressions idiomatiques sont « des formes figées du discours, formes convenues, toutes faites, héritées par la tradition ou fraỵchement créées, qui comportent une originalité de sens (parfois de forme) par rapport aux règles normales de la langue » (Rey et Chantreau, 1989 : pp VII-VIII) L‟un des exemples de Rey est « mettre cartes sur table », locution dans laquelle les règles grammaticales ne sont pas respectées D‟ailleurs, le chercheur explique que « mettre cartes sur table » est un gallicisme13, puisque sa traduction mot à mot n‟a pas pour résultat un sens similaire dans d‟autres langues; cette locution repose sur un emploi métaphorique Un autre point à retenir est qu‟Alain Rey estime que la nuance entre locution et expression reste très fine, la locution étant une unité fonctionnelle ayant une forme stable bien intégrée aux règles syntaxiques, alors que l‟expression fait appel à la rhétorique et la stylistique
Pour Perrin, le terme « expression idiomatique » renvoie à « l’ensemble des locutions perçues comme figées par les usages de cette langue, et dont la signification tient à une mémorisation préalable, analogue à celle de n’importe quelle unité lexicale » (Perrin, 2000 : 69) Selon cette définition, les idiomes
sont d‟une forme de dénomination diachronique, codée et mémorisée De plus, les expressions idiomatiques d‟une langue sont spécifiques à une langue et à une culture, n‟ayant que très rarement d‟équivalent littéral dans une autre langue Des facteurs extra-linguistiques pourvoient à leur formation, tels que la vie quotidienne, la vie économique et sociale, la culture Mis à part le caractère archạque de beaucoup d'entre elles, les expressions idiomatiques se figent également par un mécanisme de l'esprit qui les conçoit et les assimile comme s'il s'agissait d'un seul mot
En somme, d‟après les théoriciens consultés, les expressions idiomatiques se définissent comme des locutions stéréotypées dont la signification est conventionnelle, et non nécessairement déductible de la signification des mots qui
13
En grammaire et en linguistique, un gallicisme est une tournure ou une locution particulière à la langue française, consacrée par l'usage, c'est-à-dire un idiotisme
Trang 40la composent (Marquer, 1994 ; Tabossi, Fanari, & Wolf, 2008), ce qui amène à parler de leur opacité sémantique14; deuxièmement, elles ne respectent pas toujours les règles morphosyntaxiques ; troisièmement, les expressions idiomatiques ont des usages dits métaphoriques (ou emplois figurés), de là leur caractère parfois obscur
ou opaque Enfin, l‟attachement des expressions idiomatiques à la langue et la culture est à remarquer
Loin d‟appartenir spécifiquement à un registre de langage soutenu, les expressions idiomatiques sont fréquentes dans nos conversations quotidiennes (Gibbs, 1994 ; Kerbel & Grunwell, 1997 ; Lundblom & Woods, 2012), et constituent des objets d‟étude privilégiés pour les chercheurs qui s‟intéressent au développement des processus cognitifs en jeu dans la compréhension du langage non littéral (Caillies &
Le Sourn-Bissaoui, 2008 ; Cain, Towse, & Knight, 2009 ; Laval, 2003)
Ayant précisé notre objet d‟étude et résumé les opinions des linguistes français, nous abordons, dans la partie qui suit, la notion d‟expressions idiomatiques en vietnamien
1.2.2.2 Notion « thành ngữ » en vietnamien
Les citations en vietnamien seront suivies de notre traduction en français, entre
parenthèses En vietnamien, dans Ke Chuyen Thanh Ngu, Tuc Ngu, Hoang Van Hanh considère une expression idiomatique comme "một loại tổ hợp từ cố định, bền vững về hình thái - cấu trúc, hoàn chỉnh, bóng bẩy về ý nghĩa, được sử dụng rộng rãi trong giao tiếp hằng ngày" (2002 : 25) (une séquence de mots figée qui est
stable dans sa structure morphosyntaxique, complète et figurative dans sa signification, largement utilisée dans la communication quotidienne.) Il donne par exemple l‟expression « mồm năm miệng mười » (bouches cinq bouches dix, littéralement) dont on ne peut ni changer l‟ordre des mots constituants ni les remplacer (« mồm mười miệng năm » ou « mồm sáu miệng chín » n‟ont pas de sens…)
Quant à Nguyen Lan, dans le Dictionnaire des locutions et proverbes vietnamien, l‟auteur affirme que « toute locution est un syntagme formant une unité lexicale fixée par la tradition et l’usage » (ed 2010 :5) Ces définitions définissent
français-les deux aspects français-les plus remarquabfrançais-les des expressions idiomatiques : le
14 L‟opacité d‟une unité phraséologique peut être totale (« avoir avalé sa canne »), partielle (« mettre de l‟eau dans son vin ») ou inexistante (« avoir peur »).