C’est que, dans un premier temps, en tant qu’enseignante de littérature francaise en FLE francais langue étrangére dans un établissement supérieur, j’ai eu un effort de documentation aup
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TRADUISIBILITE vs INTRADUISIBILITE
LE CAS DES TEXTES LITTERAIRES ET DE LEUR
TRADUCTION EN MILIEU SCOLAIRE
PHAM TH] ANH NGA Dr
Ecole Sup des Langues étrangéres
Qu’est-ce qui a pu m’amener a ces réflexions et interrogations sur la traduction
et la traductologie, domaine qui, longtemps, représentait pour moi, simple profane, un ailleurs étrange, fort inconnu ? C’est que, dans un premier temps,
en tant qu’enseignante de littérature francaise en FLE (francais langue étrangére) dans un établissement supérieur, j’ai eu un effort de documentation auprés de l’enseignement de la littérature francaise dans le cadre scolaire en France (pour des jeunes natifs), et la fagon dont on congoit l’enseignement de cette méme littérature au Vietnam, au niveau secondaire tout comme au niveau supérieur (pour des apprenants étrangers, a travers des textes littéraires traduits en vietnamien) Je me suis alors apergue que certains aspects marquants dans les techniques d’écriture des auteurs frangais, exploitables dans ma classe tout comme dans le lycée frangais, restaient absents dans les différentes approches (au niveau scolaire ou supérieur) de la littérature francaise au Vietnam, oit le contact avec les euvres se fait exclusivement par le biais des traductions Par la suite, j'ai essayé de regarder de plus pres les textes traduits, tout comme des documents de référence, guides de la classe ou études plus ou moins approfondies en la matiére, pour m’intéresser enfin a cet aspect traductologique : essai d’étude contrastive entre le texte-source et les textes d'arrivée, et un questionnement : le texte littéraire est-il traduisible ? quelle traduction pourrait étre « sur mesure » pour la littérature étrangére dans
le cadre scolaire (et universitaire) au Vietnam ?
1 Quelques exemples pris dans le vif
1.1 Disparité des traductions littéraires
Dans les lycées et colléges du Vietnam, tout comme a l’université, dans les départements de lettres, si l’approche de la littérature vietnamienne se trouve avantageuse grace au contact direct avec des ceuvres dans la langue
ow elles ont été écrites, l’étude des ceuvres littéraires d’autres pays devrait faire appel a la traduction littéraire, c’est-a-dire a travers des textes traduits
en langue vietnamienne Un regard sommatif des différentes versions en
vietnamien d’un texte littéraire frangais suffit pour constater des écarts sensibles, d’une part, entre un texte original (en frangais) et son (ses)
traduction(s) en vietnamien, et, d’autre part, a fortiori, entre les différentes traductions (T1), (T2), (T3) dun méme texte original Et ce, non seulement du point de vue de la forme ou de l’expression, mais aussi du
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point de vue du sens ou du contenu Les fables Le Liévre et la Tortue, Le Laboureur et ses enfants de La Fontaine | les poémes Le pont Mirabeau
de G.Apollinaire, Barbara de J.Prévert 7, confrontés 4 leurs versions
respectives en vietnamien, permettent de dégager a priori des bifurcations telles que :
- pour la forme (ou |’expression) :
+ dans l’organisation ou la nature du texte (prose au lieu de poésie) : Rien ne sert de courir ; il faut partir a
Repartit |'animal léger
Ma commeére, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore
- Sage ou non, je vous parie encore » [ ]
Le Liévre et la Tortue (La Fontaine)
+ dans la disposition des vers (centré
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours Faut-il qu'il m’en souvienne
La joie venait toujours apres la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure [ ]
Le pont Mirabeau
(G.Apollinaire)
+ dans le nombre de vers, le
Chạy cũng chẳng có ích gì, mẫu chốt là ở
chỗ xuất phát kịp thời Rùa và Thỏ chạy thi
đủ để nói rõ đạo lý này
- Chúng mình đánh cược — Rùa nói — Anh không thê đến đích sớm hơn tôi được !
- Tôi mà lại có thể rớt ở đàng sau chị
được, chị không nói bừa đấy chứ ? - Con
Thỏ rừng kiêu ngạo nói — Bà chị ơi, bà chị phải uống thêm nhiều máy viên thuốc chữa bệnh điên để làm cho đầu óc tỉnh táo di thôi !
- Trước hết khoan hãy nói tới điên hay
không điên, tôi nhất định phải đánh cược với anh đó ! [ }
(T2) Dương Thu Ái - Nguyễn Kim Hanh / alignement a gauche) :
Dưới cầu Miarabô chảy qua sông Xen
Và tình ta nữa
Có nên nhớ lại khônf“em Sau nỗi đau là nỗi vui êm đềm Giờ đã điểm, đêm đã tới
Ngày đi qua, tôi ở lại [ }
(T2) Tế Hanh
nombre de mots ou đe pieds dans un
vers : Le Lièvre ef la Tortue compte par exemple 35 vers, alors que $2 traduction (T1) en comporte 39 ; de méme pour la fable Le Laboureur e! ses enfants et sa traduction (T1) (18 vers / 20 vers), le poéme Barbara et la sienne (48 vers / 50 vers)
` faisant partie du contenu a enscigner dans le collége vietnamien, il y a quelques années
“ présents dans le programme de littérature francaise des étudiants de lettres.
Trang 3ar
he
Sans parler de l’adaptation des fables de La Fontaine a une forme
de poésie propre a la langue vietnamienne (le song that luc bat, soit deux
vers de sept pieds suivis d’un vers
pieds, et ainsi de suite ) :
Rien ne sert de courir ; il faut partir a
Repartit l’animal léger
Ma commére, il vous faut
purger
Avec quatre grains d’ellébore [ ]
Le Liévre et la Tortue (La Fontaine)
pour le sens (ou le contenu) :
de six pieds puis d’un vers de huit
Chạy ich chỉ ? Cốt đi đúng lúc, [7]
as Thỏ, Rùa ngâm thực rõ thay
Chị điên chắc ! Nghĩ xằng mơ hão
"ty hơn ta ? Tẩy não đi thôi ! »
Hf Khăng khăng Rùa cứ giữ lời : ote hay chang, cứ cuộc chơi đã mà ! »
"âu (T1) Huỳnh Lý -Nguyễn Đình + disparition de certains détails (les marques du narrateur Je : dis-je,
[ ] Notre Liévre n'avait que quatre pas a [ ] Thỏ chỉ việc nhảy vài bốn cái
J'entends de ceu qu 'ỉl fait lorsque, prêt Đã làm bây chó ngắn ngơ
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux chan!)
Et leur fait arpenter les landes Gia vénh rau nghe gio dong, tay Ayant, dis-je, du temps de reste pour Mặc cho cái ả Rùa này
Aller son train de sénateur [ ]
Le Lièvre et la Tortue (La Fontaine)
+ modification de certains autres (cria / se mit a rire; maison / carapace, ballot qui pése) :
[ ] « Hé bien ! lui cria-t-elle, avais-je
pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?»
Le Liévre et la Tortue (La Fontaine)
[ ] Riza cười *: “Tôi nói không sai!
Có ai ăn được cái tài chạy nhanh? Tôi thì thắng, còn anh lại bại!
Ví anh bê một cái mai ** vào
Thì còn tai hại đến đâu ? »
(T1) Huỳnh Lý -Nguyễn Đình
*cudi : sourire, se mettre a rire
** cai mai : carapace
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- Ô! Sao thế? — Rùa nói với Thỏ - Tôi không nói sai đấy chứ ? Tốc độ của anh cũng không thể giúp đỡ gì cho anh được Tôi đã giành được thắng lợi Nếu anh cũng đeo lên một chiếc ba lô năng *, còn không biết khi nào mới tới đích được ? (T2)
Duong Thu Ai — Nguyén Kim Hanh
* chiếc ba lô nặng : ballot qui pèse
ou De fer d’acier de sang / des bombes qui tombent et du sang qui coule) :
[ ] Ce n'est méme plus l’orage [ ] Chang phai mua dong
De fer d'acier de sang Cua bom roi mau dé
Tout simplement des nuages Mà những đám máy
Qui crévent comme des chiens Tan nhu xdc cho { ]
Barbara (J.Prévert) * cla bom rơi mau do : des bombes qui
tombent et du sang qui coule
+ ou ajouts de nouveaux éléments :
* êm đềm : doux
Sans entrer dans |’analyse de ces écarts ni essayer d’en repérer
d’autres plus subtils, voyons comment les textes traduits sont exploités
dans |’enseignement / apprentissage au Vietnam
1.2 Traduction littéraire_et_enseignement_/ apprentissage de la
littérature étrangére
Dans le cadre scolaire et universitaire du Vietnam, les textes
traduits utilisés pour |’enseignement / apprentissage de la littérature
étrangére ont été choisis par les concepteurs de manuels scolaires ou les
enseignants du supérieur, parmi les traductions plus fiables a leurs yeux :
celles effectuées par des poétes, écrivains, chercheurs (tels Tú Mỡ,
Nguyễn Văn Vĩnh, Xuân Diệu, Phùng Văn Tửu, Đặng Anh Đào ), et / ou
publiées par des maisons d’édition de grande renommée (Editions Van
Hoc (Lettres), entre autres)
Face a la littérature étrangère, le recours à la traduction littéraire
semble de toute évidence, sauf dans le cas exceptionnel des personnes (peu
nombreuses) qui maitrisent convenablement la langue dans laquelle
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nombreuses littératures du monde sans qu’ils soient obligés de connaitre les langues en question D’autant plus que les textes des littératures étrangéres représentent un volume considérable dans le programme de littérature appliqué dans les lycées et les colléges au Vietnam, soit (d’aprés jes données de Nguyén Viét Chữ 2006) :
entre le texte original et sa traduction, mais ce n’est pas toujours le cas En voici quelques exemples d’exploitation prenant justement appui sur ces déviations sans s’en rendre compte, donc plus ou moins aberrante, que proposent malheureusement des documents de référence et guides de la classe, élaborés par des chercheurs et formateurs universitaires et servant
de « repéres » a l’enseignant du secondaire pour sa pratique de classe Ainsi, dans son ouvrage Analyse — commentaire des textes de
littératures étrangéres (au college) 3 Lé Nguyén Can a-t-il affirmé, a propos de la fable Le Liévre et la Tortue de La Fontaine (pp.190-193) :
3 Phân tích — bình giảng tác phẩm văn học nước ngoài (ở trường phỏ thông cơ sở), Éd Đại Học Quốc Gia Hà Nội 2001, 399p
Trang 6TRADUISIBILITE vs INTRADUISIBILITE 146
« L’histoire commence par une question rhétorique » Cette affirmation
doit surprendre tous ceux qui connaissent la fable dans sa version originale Mais |’explication semble évidente, si l’on tient compte de la
traduction choisie par les concepteurs des manuels pour présenter la fable :
le texte traduit commence effectivement par A quoi bon courir? L’important est de partir @ point, [ ] Comparons :
Le Liévre et la Tortue en sont un thay [ ]
témoignage [ ] (T1) Huynh Ly -Nguyén Dinh
Le Liévre et la Tortue (La Fontaine)
Toujours dans le commentaire de Lé Nguyén CAn de la fable, vers
la fin: « Un rire d’enchantement éclate C’est le rire victorieux de la
Tortue » Un rire victorieux ? Oui, dans la traduction de la fable, ot la
Tortue, au lieu de crier, se met a rire (cudi) :
[ ] « Hé bien ! lui cria-t-elle, avais-je [ ] Rùa cười: “Tôi nói không sai! pas raison ? Có ai ăn được cái tài chạy nhanh ?
De quoi vous sert votre vitesse ? [ ] »
Le Lièvre et la Tortue (La Fontaine)
De telles particularités relevant de la traduction (qui n’existent pas dans
le texte original) sont de cette facon assignées a |’ ceuvre proprement dite
Des déviations analogues peuvent étre remarquées dans des commentaires relatifs aux textes de Moliére et de A.Daudet En effet, dans
« Le cours de Littérature Occidentale dans I’enseignement général » *
voila comment Lé Huy Bac analyse (pp.89-91) :
>
« Dans le programme de littérature du collége, aucun texte de
compréhension écrite ne peut égaler Monsieur Jourdain se met en
costume pour ce qui est des points d’exclamation (!) et des points d’ interrogation (7) Ils sont répartis comme suit :
a Le point d’interrogation : - Jourdain : 8 fois (6 fois a la scéne 1, 2
fois 4 la scéne 2) ; - Maitre tailleur : | fois ; Gargon tailleur : 0 fois
b Le point d’exclamation : - Jourdain :13 fois (6 fois a la scéne 1, 7
fois a la scéne 2) ; - Maitre tailleur : 4 fois ; Garcon tailleur : 0 fois
c Total pour les deux : 26 fois (9 fois pour le point d’ interrogation,
17 fois pour le point d’exclamation) »
+ Giáo trình Văn học Phương Tây trong trường phỏ thông, Éd Giáo Dục 2007, 327p.
Trang 7gti
,* Lé Huy Bac’ poursuit : «Pour ce qui est des fonctions de la ponctuation, nous le savons, le point d’interrogation représente le doute, lignorance, le point d’exclamation les sentiments Le fait que Moliére
point d’exclamation informe sur son intention de mettre en relief les médiocres connaissances et |’état émotif et vacillant de cet homme » © Dans le méme sens, pour guider |’éléve dans |’apprentissage, Lé Huy Bac
propose a son intention, entre autres taches : « Indiquez la fréquence du point d’interrogation (7) et du point d’exclamation(!) Faites des
remarques sur cet emploi de la ponctuation chez Moliére » ’ Cependant,
en mettant en contraste le texte traduit et le texte original, on peut constater que, a vrai dire, ces points (d’interrogation et d’exclamation) ne
se trouvent pas toujours aux mémes endroits dans les deux textes, et que,
dans presque la moitié des cas, ils ne se correspondent pas En voici ces cas de non correspondance :
Ah vous voila ! A! Bac da dén day a?
Comment, point du tout ? Dau có là thê nào !
Vous ne m’aviez pas dit que vous le vouliez| Nao ngdi cé bdo là ngài muốn may xuôi
Ah! Ah! voila de mon étoffe du dernier| O kia, bac pho ! Vai ndy la thứ hàng tôi habit que vous m'avez fait đưa bác may bộ lê phục trước của tôi
đây mà
« Mon gentilhomme ! » Ông lớn ư ? _—
Tenez, voila pour « Mon gentilhomme » Day ta thuong vé tiéng « ông lớn » day
nay !
« Monseigneur », oh, oh ! « Monseigneur! » | « Cụ lớn », ô ô, cụ lớn !
« Votre Grandeur ! » Oh, oh, oh! Lai « duc ông » nữa ! Hà hà ! Hà hà !
Le Bourgeois gentilhomme (Moliére) (T) Ed San Khau Hanoi, 1994
Il en est de méme pour les commentaires du méme auteur portant
sur le texte La derniére classe de A.Daudet (pp.176-177): «[ ] Cela influence fortement |’4me du jeune gargon Par conséquent, tant de phrases
interrogatives et exclamatives se reproduisent dans le récit Le tableau de statistique ci-joint nous le tera voir nettement : [ ] » - « Toute I’histoire comporte cing questions, Monsieur Hamel en a posé trois, les deux
5 Il doit y avoir ici une erreur d’impression : 26 fois au lieu de 21, conformément a ce qui vient d’étre énoncé
$ C’est moi qui souligne
7 C’est moi qui souligne
Trang 8TRADUISIBILITE vs INTRADUISIBILITE ` 148
TPT
questions qui restent sont de Je.» - «L’emploi mobile de la phrase
exclamative comme on vient de voir rend l’histoire de Daudet trés riche au
point de vue affectif » Ê
Sĩ Lê Huy Bắc savait que, alors que certaines phrases exclamatives
dans le texte traduit ne le sont pas dans le texte original, comme celle-ci :
| Vive la France Ì Nước Pháp muôn năm !
La đernière ciasse (A.Daudet) (T) Tran Việt - Anh Vũ 198]
et que d’autres s’y terminent par un point d’exclamation sans que cela se
reproduise dans le texte traduit, telles les suivantes
Comme je m’en voulais maintenant Giờ đây tôi tự giận mình biết máy về thời
du temps perdu, des classes gian bỏ phí, vê những buổi trốn học di
manquées a courir les nids ou a faire bắt tổ chim hoặc trượt trên hô
des baignades au bord du fleuve !
Que n'aurais-je donné pour pouvoir Giá mà tôi đọc được trói lọt cái quy tắc
dire tout au long cette fameuse régle về phân từ hay ho ấy, đọc thật to, thật
des participes, bien haut, bien clair, dong dac, không phạm một lỗi nào thì dù
sans une faute ! Mais [ ] có phải đánh đôi gì cũng cam ; nhưng
[ ]
Tout ce qu'il disait me semblait Tat ca những điêu thấy nói, tôi thay thật
La derniére classe (A.Daudet) (T) Trân Việt - Anh Vi 1981
Bref, trop d’attachement au texte traduit tout en ignorant 1’état réel
du texte original semble décaler le lecteur, le chercheur, |’enseignant et ses
éléves a bien trop loin de ce qui reléve vraiment du texte original et de son
auteur Et le danger reste toujours présent dans une telle démarche, car
nombreux sont les écarts entre le texte original et le texte tradwit, pour la
forme (l’expression) comme pour le fond (le sens)
C’est sans doute ce souci qui a amené les concepteurs des manuels
a cette récente modification dans le programme de littérature du collége :
remplacer les fables de La Fontaine par une étude de ces fables, a savoir
(la traduction d’) un extrait de l’ouvrage La Fontaine et ses fables de
H.Taine, daté de 1853 et réédité chez Hachette II s’agit d’un commentaire
portant sur la fable Le Loup et l’Agneau de La Fontaine Le texte est
intégré en fin de collége, alors que les fables Le Liévre et la Tortue, Le
Laboureur et ses enfants faisaient partie du programme de la classe de 6°,
premiére année du collége Cette décision, si raisonnable soit-elle, est loin
§ C'est moi qui souligne
Trang 9Pourtant, le dernier mot n’est pas encore donné dans le choix des traductions et l’exploitation des textes traduits, pour une approche de la littérature étrangére dans le cadre scolaire Le champ de discussion reste
ouvert C’est dans cette optique que je suis amenée 4 interroger les études
traductologiques, afin de voir ce qui est effectivement traduisible d’une langue-culture 4 une autre et ce qui ne |’est pas, quelles pourraient Etre les
méthodes adoptées en traduction (littéraire), et quelles traductions seraient
plausibles pour le texte littéraire mis au service de la classe
2 Qu’est-ce que traduire ? Qu’est-ce la traduction littéraire ?
(Questionnement ou parcours théorique)
2.1 Traduire, est-ce trahir ?
Les études en traduction et en traductologie mettent |’accent sur
V’opposition entre traduction linguistique et traduction interprétative, au
profit de la traduction interprétative qui consiste « 4 comprendre le texte original, 4 déverbaliser sa forme linguistique et 4 exprimer dans une autre
langue les idées comprises et les sentiments ressentis » (M.Lederer 1994,
p.11) Autrement dit, la traduction doit étre congue non pas au niveau du
mot ou de la phrase, mais au niveau du texte De méme, la distinction entre
traduction par correspondances et traduction par équivalences constitue
un des éléments de base des études traductologiques qui privilégient la
traduction par équivalences tout en reconnaissant a la traduction par
correspondances sa juste valeur ainsi que ses limites Dans le triple
réexpression du sens), le sens ’emporte sur les unités linguistiques et
«lexamen du texte traduit reléve certes l’existence de quelques
d’équivalences de discours » (M.Lederer 1994, 4° de couverture) Si laccés au sens du texte original (ou l’interprétation) se trouve difficile a cause des implicites immanents a la langue-culture en question, la
réexpression dans la langue-culture d’arrivée constitue de méme une dure
Trang 10TRADUISIBILITE vs INTRADUISIBILITE 150
l’implicite, tout comme |’aspect affectif dans le texte traduit, par des moyens qui ne correspondent pas toujours 4 ceux de la langue-culture de
départ, dont le recours a des synecdoques Pourtant, le choix entre
traduction par équivalences et traduction par correspondances reste méme
a nos jours une dualité vivace, car chacune de ces tendances présente ses
limites : lune tachant de privilégier la réception et |’aspect « naturel » du texte traduit sacrifie les couleurs du texte original, |’autre s’attachant a l’exotisme et l’étrangeté risque d’offrir un texte d’arrivée illisible M.Lederer résume fort bien cette dualité en avouant (1994, p.86): « Je
serais tentée de penser que les controverses qui opposent les partisans de la
fidélité 4 ceux de la liberté, dureront tant que 1’on parlera de ‘traduction’
de fagon indifférenciée, demandant globalement fidélité ou liberté, la lettre
ou l’esprit, alors qu’il faut des correspondances pour rendre la lettre lorsque besoin est, des équivalences pour rendre l'esprit.» Bref,
« Correspondances et équivalences sont intimement li¢es dans le processus
de la traduction Jamais les unes ne |’emportent intégralement sur les autres » (M.Lederer 1994, p.86)
De cette fagon, méme si le fait de « traduire » se trouve trés souvent attaché a l’action de « trahir » (le binéme tradutore-tradittore (traducteur- traitre) en témoigne), disons qu’il serait plus sage de reconnaitre qu’un texte peut tout à fait préter 4 de multiples traductions dans une autre langue-culture (et non a une « traduction unique ») sans pour autant en étre
trahi, et que le choix de /a bonne traduction dépendrait 4 chaque fois du
contexte, de la situation, du type de public visé et de l’usage envisagé pour
le texte traduit
2.2 Littérature et traduction
L’accés a la littérature étrangére tout comme à la littérature mondiale ou universelle, la Weltliteratur selon Goethe, est rendu possible dans tous les pays grace a la traduction littéraire, dont les débuts remontent
a bien loin a travers les siécles, de l’époque de Cicéron, a celles de Du Bellay, de Chateaubriand, Leconte de Lisle jusqu’a nos jours
Georges Mounin distingue dans Les Belles Infidéles (1955) deux grandes classes principales de traducteurs*: (1) ceux qui tendent 4
9 11 s‘agit de la traduction en francais d'œuvres étrangères
Trang 11TRADUISIBILITÉ vs INTRADUISIBILITE 151
« traduire de telle sorte que le texte, littéralement francisé, sans une étrangeté de langue, ait toujours l’air d’avoir été directement pensé puis
rédigé en frangais : c’est-a-dire en quelque sorte réaliser l’ambition des
“belles infidéles”’ sans |’infidélité » - (2) ceux qui comptent « produire en traduisant toujours l’impression dépaysante de lire les textes dans les
formes originales (sémantiques, morphologiques, stylistiques) de la langue
étrangére — de fagon que le lecteur n’oublie jamais un seul instant qu’il est
en train de lire en frangais tel texte qui a d’abord été pensé puis écrit dans telle ou telle langue étrangére » (cité par I.Oseki-Dépré 1999, p.76) II s’agit, en d’autres termes, et dans le cas des traducteurs d’une littérature étrangére, pour les uns, de « ‘’naturaliser’’ le texte » ou « substituer des faits de sa propre culture 4 ceux qu’évoque le texte» (tendance a
l’ethnocentrisme), et pour les autres, de « conserver le caractére étranger
de l’original, au risque de ne pas ‘’passer’’ en traduction » (M.Lederer
1994, p.126)
I.Oseki-Dépré (1999, p.86) signale : « [ ] si la position de Georges Mounin [ ] préne [ ] le respect de la langue d’arrivée, |’intelligibilité de
la traduction, celle de Walter Benjamin met l’accent sur le respect pour
J’Autre dans le texte, auteur de langue et culture étrangéres, par conséquent, différentes de la langue d’arrivée I] s’agit encore 14 du débat entre le Méme et l’Autre inauguré par le philosophe Michel Foucault, le
droit a la différence »
Pour ce qui est de la traduction poétique ou « traduction du vers », Efim Etkind propose cette typologie plus raffinée des traductions (et des traducteurs) qui se répartissent en six catégories (I.Oseki-Dépré 1999 p.87- 91): la Traduction-Information qui vise 4 donner au lecteur une idée générale de l’original; la Traduction-Interprétation qui combine la
traduction avec la paraphrase et l’analyse ; la Traduction-Allusion, qui par
exemple ne fait rimer que les 4 ou 8 premiers vers comme dans |’ original,
comme pour orienter l’esprit du lecteur dans la bonne direction; la Traduction-Approximation, quand le traducteur, convaincu qu’il n’arrivera
pas a traduire, s’en excuse a |’avance dans une préface ; la Traduction-
Recréation qui recrée l’ensemble, tout en conservant la structure de loriginal ; et enfin la Traduction-Imitation ou |e traducteur ne cherche
Trang 12texte littéraire d’une langue-culture 4 une autre Dans le cadre de la
présente étude portant sur la traduction littéraire, je ne retiens que ces trois aspects des plus saillants que soulignent les analyses et les synthéses :
- Les aspects culturels présents dans |’cuvre: « Le gommage des aspects culturels sous-estime le dynamisme de toute connaissance [ ] Le traducteur s’interdit de ‘’naturaliser’’ la culture de l’original, comme il s’interdit de laisser dans l’ombre ce qu’il convient de faire comprendre » -
« [ ] le transfert culturel consiste 4 apporter au lecteur étranger des connaissances sur un monde qui n’est pas le sien Cet apport ne comble pas intégralement la distance entre les deux mondes mais entr’ouvre une fenétre sur la culture originale » (M.Lederer 1994, p.127-128) Pour la littérature étrangére qui fait partie de l’universel humain, il convient donc d’apporter au lecteur des connaissances supplémentaires lui permettant ainsi une ouverture sur l’extérieur et une meilleure connaissance de
1’ Autre
- Le langage proprement dit: « La littérature est littéraire du fait
qu’elle est fiction ; elle l’est aussi de par sa fonction esthétique ov, dans
son ultime expression, le Beau n’est plus celui de la réalité extérieure mais bien celui du langage lui-méme La fonction esthétique est,sans doute atteignable en traduction en B, mais en tout état de cause, la qualité de la langue B en traduction littéraire devrait étre nettement supérieure a celle qui suffit en traduction des textes de réalité, et la révision par un écrivain
de langue A est, pour la littérature, une nécessité absolue » (M.Lederer
1994, p.165) De méme, pour une typologie de la traduction du vers, Efim
Etkind pose comme postulat : « Si, en faisant passer le poéme dans une autre langue, on ne conserve que le sens des mots et les images, si on
laisse de côté les sons et la composition, il ne restera rien de ce poéme » (cité par I.Oseki-Dépré 1999, p.87)
- La part considérable du traducteur dans le texte traduit et la présence d’un « double texte» A propos du traducteur, I.Oseki-Dépré
Trang 13traduction, qu’elle soit 4 tendance littérale ou a tendance recréatrice, met
en évidence les phénoménes linguistiques ou culturels ainsi que |’état des
sociétés aux différents moments de son évolution qui peuvent faire obstacle ou, au contraire, favoriser l’entrée dans la langue-culture d’arrivée
des éléments exogénes, nouveaux » Cette situation problématique met en jeu le choix et les compétences du traducteur, et le produit fini (le texte traduit) en dépend forcément En effet, « Le probléme soulevé par la
traduction littéraire se révéle [ ] double En plus du double encodage présent dans tout texte littéraire, on se trouve devant un double texte, constitué par le texte traduit en face du texte original » (I.Oseki-Dépré
1999, p.132)
Et pour ce qui est d’une bonne traduction, une « recette » possible :
« Voila la méthode, selon Steiner, pour bien traduire : ‘’pouvoir s’insinuer
en l’autre’’ D’un cété, comme le préconise Walter Benjamin, se laisser pénétrer par |’autre ; de l’autre, entrer dans l’autre (*’sorte de cannibalisme
a l’envers’’) » (I.Oseki-Dépré 1999, p.117)
A partir de ce bagage théorique permettant d’éclaircir la situation, dans la prochaine étape, j’essaierai d’approfondir la traduisibilité vs intraduisibilité en traduction littéraire, de dégager, a partir de certaines traductions existantes d’ceuvres de la littérature frangaise, ce qui a pu
« passer » dans ]°autre langue-culture (vietnamienne) et ce qui n’a pas pu,
et de repérer d’autres aspects dont le passage dans |’autre langue-culture
ne semble pas évident, pour en arriver 4 un essai de déblocage
3 Traduisibilité vs intraduisibilité en traduction littéraire
3.1 Ce qu’en disent les chercheurs
Les constatations affluent de la part des chercheurs pour ce qui est
de l’intraduisibilité du langage poétique : « La poésie, par définition, est intraduisible Seule est possible la transposition créatrice » (R.Jakobson) ;
«les ceuvres d’art ne signifient pas, mais sont » (Albrecht Fabri) ; «A partir de l’analyse des différences entre les langues — qui remontent au