«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; à droite, des montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temp
Trang 1VOYAGES DANS
LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE,
PENDANT LES CAMPAGNES DE BONAPARTE,
EN 1798 ET 1799
PAR VIVANT DENON,
ET LES SAVANTS ATTACHÉS À l'EXPÉDITION DES FRANÇAIS
ÉDITION ORNÉE DE CXVIII PLANCHES EN TAILLE-DOUCE
Note du transcripteur:
Les planches ne sont pas comprises dans le document qui a servi à la
production de cette version
À LONDRES:
CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY,
ET JONES, PATERNOSTER ROW
1817
Trang 3À BONAPARTE
Joindre l'éclat de votre nom à la splendeur des monuments d'Égypte, c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux de l'histoire; c'est réchauffer les cendres des Sésostris et des Ménès 1, comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs
L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus mémorables expéditions recevra mon ouvrage avec un avide intérêt Je n'ai rien négligé pour le rendre digne du héros à qui je voulais l'offrir
VIVANT DENON
Note 1: (retour) Dans la grande édition originale, imprimée par Didot aîné, on
litMendès, au lieu de Ménès: J'ai rétabli le texte, suivant ce que je crois avoir été
l'intention du voyageur Ménès ayant été le premier roi, et en quelque sorte le fondateur de l'Égypte, tandis que Mendès était une divinité que les Égyptiens
adoraient sous la forme d'un bouc; ce ne peut être qu'au premier que le voyageur a
voulu assimiler le conquérant Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du général Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries Elle a été copiée par les savants traducteurs qui ont rédigé l'édition Anglaise
AVIS DE L'ÉDITEUR
JUSQU'À ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont décrit l'Égypte, ont été
reçues avec avidité, et les éditions de leurs voyages ont été successivement et rapidement enlevées, ainsi que les traductions qui en ont été faites presque dans toutes les langues
Cependant les récits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient parcouru la Haute-Égypte, étaient si imparfaits; leurs moyens de visiter, d'examiner, et de représenter les monuments que ce pays recèle encore, étaient si bornés, que leurs relations servaient plutôt à exciter la curiosité qu'à la satisfaire
Trang 4À l'intérêt général que ce pays inspire, soit par l'importance que lui donnent sa fertilité
et sa situation, soit par les souvenirs historiques qu'il retrace à l'imagination, se joint
en ce moment l'intérêt des grands événements militaires dont il vient d'être le théâtre; aussi la curiosité est-elle doublement excitée lorsqu'il paraỵt aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Égypte Deux grandes nations y ont paru tour à tour victorieuses «Elles aimeront toujours à revoir les images des lieux et des monuments témoins de leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux sujets d'étude Par quelle fatalité se fait-il que des rivalités d'ambition condamnent irrévocablement ce beau pays, ce grand domaine des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique école encore subsistante d'architecture et de sculpture, à la destruction, à la misère et à la barbarie? En vain les amis des arts s'étaient flattés d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller interroger ces mystérieuses constructions aux lieux qui les ont vu s'élever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vénérable fardeau; il faut y renoncer; le charme est détruit; la porte
de l'Égypte vient de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat
Britannique qui évacuera Alexandrie, pourra dire: voi che vorreste entrare, perdete via ogni speranza 2 Honneur soit donc rendu à ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Égypte
Note 2: (retour) Un homme de lettres m'a communiqué un état qu'il s'était amusé à
faire de la dépense que cỏteraient, et du nombre de jours que prendraient, la route de Londres à Thèbes et le retour de Thèbes à Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau réguliers En voici le résumé:
De Londres à Paris 5 jours 6 louis d'or,
De Paris à Lyon 5 jours 6 do
De Lyon à Marseille, partie par le Rhơne 6 jours 5 do
Paquebot de Marseille à Alexandrie 18 do 10 do
D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil 4 do 2 do
Du Caire à Thèbes 10 do 6 do
_ _
48 35
Séjour à Thèbes, au Caire, à Alexandrie, etc 24 do 30 do
Trang 5Retour à Londres 48 do 35 do
Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mérite ou l'extravagance de cette expédition Contentons-nous de jouir de ses résultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a déjà produit, en attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prépare la Commission des arts et des sciences de l'Institut d'Égypte
Les talents de M Denon sont déjà jugés par toute l'Europe Sa touche, fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrément de sa manière, étaient connus par les ouvrages qu'il a publiés antérieurement; et il passait généralement pour un des meilleurs dessinateurs existants Ce dernier ouvrage met le comble à sa réputation d'artiste On a peine à concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps, et dans des circonstances tellement pénibles et fatigantes, exécuter un travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son retour)
La gravure a répondu aux talents du dessinateur Si la réputation des Bertaux, des Coiny et des Malbête n'était pas déjà faite, les planches qu'ils ont gravées pour ce voyage leur assureraient l'immortalité
Quoique le style du voyageur soit souvent négligé, le journal du voyage n'en est pas moins rempli de charmes M Denon a su mêler l'enthousiasme avec la précision, et la gaîté avec l'érudition Le récit de ses marches, celui des batailles dont il a été témoin, est vif, animé et plaisant, sans être dépourvu de sensibilité On distinguera surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès de l'armée Française d'Égypte
Trang 6On lui a reproché avec juste raison d'avoir écrit le journal de son Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans aucun chapitre, même sans table qui puisse faciliter la recherche des objets sur lesquels le lecteur peut désirer de revenir J'ai essayé de remédier à cet oubli, en divisant par des intitulés en Italique, les divers objets que ce journal présente successivement
Après avoir ainsi fait la part des éloges que méritent l'écrivain, le dessinateur et les graveurs, il m'est pénible d'en venir à la critique: mais il est impossible de passer sous silence la manière défectueuse dont l'impression de l'ouvrage a été conduite La dissonance de cette partie de l'exécution avec les autres, est choquante; et elle a d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de France, le célèbre Didot aîné, auquel la partie typographique a été confiée
D'abord, le format, qui n'est propre par son énormité à entrer dans aucune bibliothèque, présente des marges inutiles d'une étendue prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spéculer sur l'empressement des lecteurs à se procurer le texte, afin de leur vendre surabondamment une quantité de papier blanc, et d'associer ainsi l'intérêt de l'ouvrage à l'intérêt du marchand Il n'est pas nécessaire de faire un livre colossal parce qu'on y décrit des colosses
L'inconvénient de la grandeur de cette publication se fait encore sentir en Angleterre d'une autre manière Les droits qui sont établis sur l'importation des livres étrangers,
se perçoivent en raison de leur poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage à Londres sur le pied de 21 guinées; et sans doute il y sera bientôt à 25, et peut-être 30, car les deux premières éditions de Paris en ont été enlevées aussitôt qu'elles ont été achevées,
et l'on n'aura bientôt plus que des planches retouchées
En second lieu, l'incorrection du texte est au delà de ce que l'on peut imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et des feuilles tirées avec autant de soin; nous pourrions en donner un errata de deux pages 3 Outre cela, les dates sont souvent erronées, et les noms propres des mêmes villes y sont presque toujours écrits de plusieurs manières différentes
Note 3: (retour) Parmi ces fautes, je citerai ici l'équivoque ridicule qui se trouve dans
la préface Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine des moines pour la plaine
Trang 7desMomies (en Anglais the Plain of the Monks, édition de M Phillips), page 22, ligne
3, changea et rendit pour changèrentet rendirent; page 137, ligne
33, supérioté pour supériorité; page 173, ligne 7, les caisses de moines pour des caisses des momies, page 205, ligne 24, j'ai crus pour je crus; ailleurs, celle pour celui,
etc
La difficulté de lire cette édition a obligé d'en faire une petite en trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le col, de se casser les reins, ou de
se crever les yeux, en lisant l'original
Cette petite édition a l'inconvénient d'être encore plus défectueuse que l'autre; car, outre les mêmes fautes, elle en a qui lui sont propres, notamment à la page 41, ó la dernière ligne de la page 22 de la grande édition a été totalement oubliée
Dans l'impossibilité ó j'étais de copier toutes les planches de l'édition de Paris, et voulant faire une édition de ce voyage plus portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de préférence les dessins qui intéressent le plus les artistes et les savants J'ai mis de cơté les vues inutiles des cơtes de la Méditerranée, les représentations des batailles des Français et des Mamelouks, les vues des villes Égyptiennes modernes, les costumes et les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des relations avec l'armée Française, comme étant d'un intérêt beaucoup inférieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquité, ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit Il suffit de dire que mes planches ont été gravées par MM Landseer, Roffe, Middiman, Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise, Pollard, &c, pour que l'on soit assuré d'avance qu'elles sont au moins égales à l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supérieures J'ai préféré la carte d'Égypte tirée de l'ouvrage du général Reynier, à celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la supériorité de la première
Enfin, j'ai joint à cet ouvrage environ un demi-volume de découvertes et de descriptions ultérieures, publiées tout récemment par les savants de l'expédition d'Égypte; ce qui assure à mon édition un avantage remarquable sur les petites éditions
Trang 8Françaises et Anglaises du Voyage de M Denon, lesquelles ont été faites à la hâte, et dont aucune n'est digne de ce bel ouvrage
PRÉFACE
LE principal objet d'un auteur, lorsqu'il se décide à faire une préface, est de donner une idée de son ouvrage Je remplirai cette espèce de devoir en insérant ici le Discours que je me proposais de lire, à l'Institut du Caire, à mon retour de la Haute-Égypte
«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui rendisse compte
de mon Voyage dans la Haute-Égypte, en lui faisant lecture, dans différentes séances,
du journal qui doit accompagner les dessins que j'ai rapportés L'envie de répondre au voeu de l'Institut hâtera la rédaction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre prétention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait à ma curiosité Je parcourais un pays que l'Europe ne connaỵt guère que de nom; tout y devenait donc important à décrire; et je prévoyais bien qu'à mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses études, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa curiosité J'ai dessiné des objets de tous les genres; et si je crains ici de fatiguer ceux à qui je montre mes nombreuses productions, parce qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivé en France, je me reprocherai peut-être de ne les avoir pas multipliées encore davantage, ó, pour mieux dire, je gémirai de ce que les circonstances ne m'en ont laissé ni le temps ni les facilités Si mon zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont été puissamment secondés par le général en chef, en qui les plus vastes conceptions ne font oublier aucun détail Comme il savait que le but de mon voyage était de visiter les monuments de la Haute-Égypte, il me fit partir avec la division qui devait en faire la conquête J'ai trouvé dans le général Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les circonstances Dans le général Belliard, j'ai trouvé égalité de caractère, de l'amitié, des soins inaltérables; de l'aménité dans les officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la vingt-unième demi-brigade; enfin
je m'étais identifié de telle sorte au bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel
Trang 9j'avais, si l'on peut s'exprimer ainsi, établi mon domicile, que j'oubliais le plus souvent que je faisais la guerre, ou que la guerre était étrangère à mes occupations
«Comme on avait à poursuivre un ennemi toujours à cheval, les mouvements de la division ont toujours été imprévus et multipliés J'étais donc obligé quelquefois de passer rapidement sur les monuments les plus intéressants; quelquefois, de m'arrêter
ó il n'y avait rien à observer Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses, j'ai éprouvé aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier aperçu des grandes choses avant de les détailler; que si elles éblouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans l'esprit par la réflexion; que s'il faut conserver avec soin les premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a fait naỵtre qu'on peut les bien examiner, les analyser J'ai pensé aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait déposer tout amour-propre de métier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut ou non composer un beau dessin, mais de l'intérêt que devra généralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner J'ai déjà été récompensé de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre par la complaisante curiosité que vous avez mise, Citoyens, à observer avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportés; dessins que j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou même à cheval: je n'ai jamais pu en terminer un seul à ma volonté, puisque pendant toute une année je n'ai pas trouvé une seule fois une table assez bien dressée pour y poser une règle
«C'est donc pour répondre à vos questions que j'ai fait cette multitude de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches étaient trop précipitées pour attaquer les détails des objets dont je voulais au moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble Voilà comme j'ai pris en masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversé l'emplacement au galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de Bénisouef J'ai employé ce temps à comparer les caractères, dessiner les figures, les costumes des différents peuples qui habitent maintenant l'Égypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages
«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture colossale des Égyptiens:
Trang 10sur chaque rocher qui compose cet édifice il me semblait voir gravé, Postérité, éternité
«Bientơt après Dendérah (Tintyris) m'apprit que ce n'était point dans les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher la beauté de l'architecture; que partout ó existait l'harmonie des parties, là était la beauté Le matin m'avait amené près de ses édifices, le soir m'en arracha plus agité que satisfait J'avais vu cent choses; mille m'étaient échappées: j'étais entré pour la première fois dans les archives des sciences et des arts J'eus le pressentiment que je ne devais rien voir de plus beau en
Égypte; et vingt voyages que j'ai faits depuis àDendérah m'ont confirmé dans la même
opinion Les sciences et les arts unis par le bon gỏt ont décoré le temple d'Isis: l'astronomie, la morale, la métaphysique, ont ici des formes, et ces formes décorent des plafonds, des frises, des soubassements, avec autant de gỏt et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques enjolivent nos boudoirs
«Nous avancions toujours Je l'avouerai, j'ai tremblé mille fois que Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendỵt, ou ne tentât le sort d'une bataille Je crus que celle de Samanhout allait être la catastrophe de ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le désert nous serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion de le détruire, et moi renaỵtre l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delà du tropique
«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit l'imagination de vastes souvenirs Comme si elle avait pu m'échapper, je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui m'animait Nous devions la traverser rapidement; à peine on apercevait
un monument, qu'il fallait le quitter
«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; à droite, des montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temples, qui, à plus d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres temples dont j'étais arraché; et je me retournais pour chercher machinalement ces cent portes, expression poétique par laquelle Homère a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le sol du poids de ses portiques, et
Trang 11dont la largeur de l'Égypte pouvait à peine contenir l'étendue Sept voyages n'ont pas suffi à la curiosité que m'avait inspirée cette première journée; ce ne fut qu'à la quatrième que je pus toucher à l'autre rive du fleuve
«Plus loin, Hermontis m'aurait semblé superbe, si je ne l'eusse trouvée presque aux
portes de Thèbes Le temple d'Esné, l'ancienne Latopolis, me parut la perfection de
l'art chez les Égyptiens, une des plus belles productions de l'antiquité; celui d'Edfu (ou Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservés, et le mieux situé, de tous les monuments de l'Égypte: en son état actuel il paraỵt encore une forteresse qui la domine
«Ce fut là que le sort de mon voyage fut décidé, et que nous nous mỵmes irrévocablement en marche pour Syené (Assouan); c'est dans cette traversée de désert que pour la première fois je sentis le poids des années, que je n'avais pas comptées en m'engageant dans cette expédition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'à
ce terme Là je quittai l'armée pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir Mourâd-bey dans le désert Fier de trouver à ma patrie les mêmes confins qu'à l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mêmes quartiers des trois cohortes qui les avaient jadis défendus Pendant vingt-deux jours que je restai dans ce lieu célèbre je pris possession de tout ce qui l'avoisinait Je poussai mes conquêtes jusque dans la Nubie, au-delà de Philoe, ỵle délicieuse, dont il fallut encore arracher les curiosités à ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de siège m'ouvrirent enfin ses temples Sentant toute l'importance de vous faire connaỵtre le lieu que j'habitais, toutes les curiosités qu'il rassemblait, j'ai dessiné jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de granit, d'ó sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus colossales encore, ces rochers couverts d'hiéroglyphes J'aurais voulu vous rapporter, avec les formes, des échantillons de tout ce qu'elles contiennent d'intéressant Ne pouvant faire la carte
du pays, j'ai dessiné à vol d'oiseau l'entrée du Nil dans l'Égypte, les vues de ce fleuve roulant ses eaux à travers les aiguilles granitiques, qui semblent avoir marqué les limites de la brûlante Ethiopie, et d'un pays plus heureux et plus tempéré Laissant pour jamais ces âpres contrées, je me rapprochai de la verdoyante Éléphantine, le jardin du tropique: je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et
Trang 12quittai à regret ce paisible séjour, ó des occupations douces m'avaient rendu la santé
et les forces
«Sur la rive droite du Nil je trouvai Ombos, la ville du Crocodile, celle de Junon
Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut défendre ce que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns
«Établi à Kénéh, j'accompagnai ceux qui traversèrent le désert pour aller à Kosséïr mettre une barrière à de nouvelles émigrations de l'Arabie Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaỵne du Moqatham, les bords stériles de la mer Rouge: j'appris à connaỵtre, à révérer cet animal patient que la nature semble avoir placé dans cette région pour réparer l'erreur qu'elle a commise en créant un désert Je revins à Kénéh, d'ó je partis successivement pour retourner à Edfou, à Esné, à Hermontis, à Thèbes, à Dendérah; à Edfou, à Thèbes encore, toutes les fois qu'on envoyait un détachement, et partout ó il était envoyé Si l'amour de l'antiquité a fait souvent de moi un soldat, la complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des antiquaires C'est dans ces derniers voyages que j'ai visité les tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dépơts mystérieux une idée de l'art de la peinture chez les Égyptiens, de leurs armes, de leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments
de musique, de leurs cérémonies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages que je suis parvenu à m'assurer que les hiéroglyphes sculptés sur les murailles n'étaient pas les seuls livres de ce peuple savant Après avoir trouvé sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'écrire, j'ai trouvé encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a déjà fait l'objet de votre curiosité; frêle rival des pyramides, précieux gage d'un climat conservateur, monument respecté par le temps, et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les livres
«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, par des rapprochements, à compléter cette volumineuse collection de tableaux hiéroglyphiques; c'est en pensant à vous, Citoyens, et à tous les Savants de l'Europe, que je me suis trouvé le courage de copier avec une scrupuleuse exactitude les détails minutieux de tableaux secs, dénués
de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intérêt qu'avec le secours de vos lumières
Trang 13«À mon retour, Citoyens, chargé de mes ouvrages, dont le poids s'était journellement augmenté, j'ai oublié la fatigue qu'ils m'avaient cỏtée, dans la pensée qu'achevés sous vos yeux, et à l'aide de vos conseils, je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire un digne hommage.»
VOYAGE
DANS
LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE
Introduction. Départ de Paris, et de Toulon. Arrivée devant Malte
J'AVAIS toute ma vie désiré de faire le Voyage d'Égypte; mais le temps, qui use tout, avait usé aussi cette volonté Lorsqu'il fut question de l'expédition qui devait nous rendre maỵtres de cette contrée, la possibilité d'exécuter mon ancien projet en réveilla
le désir; un mot du héros qui commandait l'expédition décida de mon départ; il me promit de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour Dès que j'eus assuré
le sort de ceux dont l'existence dépendait de la mienne, tranquille sur le passé, j'appartins tout à l'avenir Bien persuadé que l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la faculté de parvenir à son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon coeur palpitait, sans qu'il me fût possible de me rendre compte si cette émotion était de la joie ou de la tristesse; j'allais errant, évitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prévoir ni rassembler rien de ce qui allait m'être si utile dans
un pays si dénué de toutes ressources Le brave et malheureux du Falga m'associa
mon neveu Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un être aimable en m'éloignant de tout ce que j'aimais, c'était empêcher la chaỵne de mes affections de se rompre, c'était conservé à mon âme l'exercice de sa sensibilité, c'était un acte qui caractérisait la délicatesse de ce brave et savant homme
Trang 14Je m'étendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port désigné pour l'embarquement Nous arrivâmes à Lyon sans sortir de voiture; là nous nous embarquâmes sur le Rhơne jusqu'à Avignon Je pensais, en voyant les belles rives de
la Saơne, les pittoresques bords du Rhơne, que, sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin des aliments à leur insatiable curiosité J'avais vu la Néva, j'avais vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas trouvé en Italie de plus belles antiquités qu'à Nỵmes; Orange, Beaucaire, S.-Remi, et Aix Je cite cette dernière ville, parce que nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et dans une baignoire ó, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien changé que le robinet
Nous perdỵmes un jour à Marseille: nous en partỵmes le 14 Mai 1798, pour Toulon; et,
le 15, j'étais en mer sur la frégate la Junon, destinée avec deux autres frégates à
éclairer la route, et former l'avant-garde
Le vent était contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentré; mais ce Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours mieux, que nous ne nous servons nous-mêmes,
en ne me laissant rien faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais pas quitter de toute l'expédition
Le 16, nous ne fỵmes que des bordées
Le 17, vers le soir, nous découvrỵmes quatre voiles; elles manoeuvraient sous notre
vent en ordre de bataille: on ordonna le branlebas; le branlebas! mot terrible dont on
ne peut se faire idée, quand on n'a pas été en mer: silence, terreur, appareil de carnage, appareil de ses suites, plus funestes que le carnage même, tout est là sous les yeux réuni sur un même point; la manoeuvre et les canons sont les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillité; nous la passâmes à notre poste Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage des vents: nous ne pouvions juger si c'étaient des vaisseaux ou des frégates; ils étaient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès étaient embarrassés de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante nous ordonna de la suivre en ordre de
Trang 15bataille, et assura son pavillon d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon espagnol La nuit arrivait, on nous laissa coucher: à trois heures du matin on nous éveilla avec l'ordre de se préparer au combat
Je n'étais pas fâché de commencer une expédition par quelque chose de brillant; mais j'avais bien quelque peur d'échanger le Nil contre la Tamise Nous n'étions plus qu'à une portée de canon, lorsque la commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que nous avions également inquiété quatre frégates espagnoles, qui ne venaient pas plus que nous chercher l'ennemi
Le 20, à la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et le convoi se mirent
en mouvement, et à midi lamer en fut couverte Quel spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus grande idée de la splendeur de la France, de
sa force, de ses moyens; et peut-on, sans la plus vive admiration, songer à la facilité, à
la promptitude avec laquelle fut préparée cette grande et mémorable expédition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des milliers d'individus de toutes les classes de la société Presque tous ignoraient quelle était leur destination: ils quittaient femmes, enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que Bonaparte devait les conduire
Le 21, l'Orient sortit enfin du port, et nous commençâmes à marcher par un bon vent;
chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche Nous nous mîmes en avant; ensuite venait le général avec ses avisos et les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la
côte entre les îles d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraîchit; le Franklin fut
démâté de son hunier d'artimon; deux frégates de notre division furent envoyées pour avertir le convoi de Gênes qui devait nous joindre; et, le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse à la hauteur de St Florent
Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant à l'est, abandonnant à notre gauche Gênes et le rivage ligurien Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait tout au moins six Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir tout compter
Trang 16Le 24, au matin, nous avions dépassé le cap Corse; le convoi filait en bon ordre; nos vaisseaux étaient par le travers du cap Corse, et de l'île Capraya J'en dessinai le détroit
Le convoi qui était resté sous le vent du cap, ne put le doubler de la journée, et nous restâmes à l'attendre sur le cap même, à une lieue de la terre Je fis un dessin du cap
Le 25, au matin, la division légère se trouva par le travers de la côte orientale de la Corse, vis-à-vis de Bastia, dont je distinguai fort bien la rade et le port: j'en fis le dessin La ville me parut jolie, et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'île: j'en fis un dessin L'île d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines cristallisées offrent toutes les couleurs du prisme Ce rocher est partagé en trois souverainetés: la seigneurie et les mines sont au prince de Piombino; à gauche, Porto-Ferraio appartient
au grand-duc de Toscane; à droite, Porto-Longone est au roi de Naples 4
Note 4: (retour) D'après le dernier traité de paix avec Naples, la possession de l'île est
assurée à la France
Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de ce côté qu'un rocher escarpé inabordable Il appartient aux Génois, qui y ont un château et un mouillage à la partie orientale
À 5 heures, nous avions à l'est l'île Pianose, qui n'est qu'un plateau d'une lieue d'étendue; elle ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus de la surface de la mer; ce qui
en fait un écueil très dangereux de nuit pour tout pilote qui ne connaît pas ces parages; elle est entre l'Elbe et Monte-Christo, rocher inculte, abandonné aux chèvres sauvages
À l'ouest de cette île, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne cheminait plus Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus, et les querelles pour se les procurer Les soldats voulaient manger le double, et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressés de jouir, jouaient,
et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai vu six ou huit sur un coup de dés Lorsque la nuit faisait trêve à ces jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur, charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un conteur énergique
Trang 17attachait l'attention d'un groupe de soldats, à bord; cet ordre était de marcher sur Cagliari, et de revenir à Porto-Vecchio, si l'ennemi supérieur en forces nous y avait prévenus
Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pûmes profiter du vent, la flotte n'ayant fait que des
bordées: le soir, la Badine nous rejoignit, nous apportant l'espoir presque certain de
trouver la mer libre à la pointe de Cagliari Le soir, je dessinai cette pointe
Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau Nos provisions s'achevaient; notre eau fétide ne pouvait plus être chauffée; les animaux utiles disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient
Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit penser que décidément nous nous mettions en marche, et que nous allions faire canal
La Diane marchait en avant: nous passions ses signaux à l'Alceste, qui les transmettait
au Spartiate, de là à l'Aquilon, et enfin à l'Amiral Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans l'ordre que je viens de décrire En cas que la Diane chassât un
vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte légère, devaient forcer de voiles pour les rejoindre Nous vỵmes de petits dauphins à notre proue; mais, à notre grand regret, ils disparurent pendant que nous nous disposions à les harponner Je les observai de très près; leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de l'eau, et s'élancent à vingt pieds en avant; leur forme est élégante, et leurs mouvements rapides ressemblent plutơt à la gaieté d'une joute, qu'ils n'annoncent la voracité d'un animal qui cherche une proie Le soir, le vent fraỵchit, et, passant de l'est à l'ouest, rassembla
de telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui connaissaient
cette ville s'écrièrent, C'est Venise qui marche!; Au soleil couchant nous découvrỵmes
Martimo, et reçûmes ordre de rallier le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville ambulante
Le 7, nous réprimes l'ordre de la veille Je dessinai le Martimo, rocher qui semble être
un mơle à la pointe occidentale de la Sicile: c'est un des points de reconnaissance de la Méditerranée, et c'était un de ceux ó nous pouvions trouver les Anglais Le vent fraỵchit, et nous faisions deux lieues à l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les inconvénients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent d'une marche de
Trang 18quarante mille hommes, sans halte ni relais À une heure, nous étions par le travers de Martimo, à une lieue de ce rocher, découvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le Mont-Erix, qui domine cette ville célèbre par un temple de Vénus, et par la manière dont on y offrait des sacrifices à cette déesse J'avais autrefois visité le Mont-Erix, et j'y avais cherché son temple, la ville du même nom, renommée par la beauté des femmes qui l'habitaient: mais, malgré ma jeunesse et l'imagination
de cet âge, je n'avais pu voir qu'un méchant village, quelques substructions du temple,
et les squelettes des anciennes beautés Je fis un dessin de la Favaniane, du Mont-Erix,
et d'une partie de la cơte de Sicile
Ce pays agréable, cultivé, abondant, consolait nos yeux de l'aspect âpre des cơtes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile était pour mon imagination une ancienne propriété: je pouvais apercevoir, à travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne Lilybée, d'ó les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui venaient les attaquer Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent à la terre par une jetée, pour y aller combattre les Carthaginois; et mon imagination, suivant la cơte, revoit les aspects de Sélinonte, de ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore à des tours, et plus loin l'hospitalière Agrigente Nous faisions trois lieues à l'heure; et mon rêve allait se réaliser, lorsqu'on nous signala de nous rapprocher de l'armée pour passer la nuit avec elle Je fis, en soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses cơtes: c'était un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut un éternel adieu
La nuit fut belle J'avais recommandé qu'on m'éveillât si l'on voyait encore la terre au point du jour; à trois heures et demie j'étais sur le pont, et les premiers rayons du jour
me firent voir que toute l'armée et le convoi faisant canal avaient marché sur Malte
La Sicile disparut J'aperçus au sud-ouest, pu plutơt je jugeai le gisement de la Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpétuellement, honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle recèle encore les prisonniers d'état du roi de Naples
Trang 19Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de chemin; et une chasse que nous fỵmes sur un bâtiment inconnu nous sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre On vit un poisson d'environ 80 pieds de long
La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même position ó nous avait laissés le soleil couchant Nous vỵmes au nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les montagnes de la cơte du midi, qui n'en était qu'à 12 À peine le soleil fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui marquait son contour
Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous nous mỵmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi À la pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs Nous étions alors à 53 lieues de l'ỵle
Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général Nous n'avions pas encore
approché de l'Orient depuis notre départ: cette évolution avait quelque chose de si
auguste et de si imposant que, malgré le plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase au bonjour qu'à voix basse nous dỵmes en passant
Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé, taillé à pic, et sans abordage: nous cơtoyâmes ensuite la partie orientale à demi portée de canon Ce cơté, qui paraỵt d'abord aussi aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites vallées sont autant de jardins
Vers le milieu de l'ỵle, il y a un gros village, sous lequel est une batterie, et au sommet
le plus élevé un château casematé, fort bien bâti
À huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente: était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaỵtre; c'était enfin la division du général Desaix, le convoi
de CivitaVecchia, qui avait suivi la cơte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés de quelques jours devant Malte
Trang 20De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges, menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir La Corse avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la stupeur Mais n'anticipons pas sur les événements
Prise de Malte
À cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui sont deux îlots
qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître Il y a plusieurs petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre: son canot fit le tour, et en sonda les mouillages À six heures, nous vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent nous proposer du tabac à fumer La nuit vint; aucune lumière ne parut dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port à moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre toutes les embarcations en mer À neuf heures, on nous signala de prendre position; le vent était presque nul L'armée fit des signaux de nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées, puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière
du port Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le secret sur les ordres qu'il y avait reçus
Le 22, à quatre heures du matin, entraînés par les courants, nous étions sous le vent de l'île, dont nous voyions la partie de l'est; il n'y avait point encore de vent Je fis une vue de toute l'île, du Gose, et des deux îlots, pour avoir une idée de la forme générale
de ce groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer
Il s'éleva une petite brise; on en profita pour former une ligne demi-circulaire, et dont une extrémité aboutissait à la pointe Ste.-Catherine, et l'autre à une lieue à gauche de
la ville, et en bloquait le port, nous mîmes le centre par le travers des forts S.-Elme et
Trang 21S.-Ange Le convoi était allé mouiller entre les ỵles de Cumino et du Gose Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du fort Ste.-Catherine, et qui était dirigé sur les barques qui s'approchaient de la cơte, et le débarquement que commandait Desaix: tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine
la ville; sur le même château l'étendard de la religion fut déployé en même temps, à l'autre extrémité de la circonvallation de nos bâtiments, des chaloupes mettaient à terre des soldats et des canons: à peine formés sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison se replia après un moment de résistance Alors les batteries de tous les forts commencèrent à tirer sur les débarquements et sur nos bâtiments J'en fis le dessin Les forts continuèrent à tirer jusqu'au soir avec une précipitation imprudente qui décelait le trouble et la confusion À dix heures, nous vỵmes nos troupes gravir le
premier monticule, et marcher sur les derrières de la Cité Valette, pour s'opposer à une
sortie qu'avaient faite les assiégés: ils furent repoussés jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne cessa qu'à la nuit fermée Cette tentative de la part des chevaliers unis à quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs chevaliers à leur rentrée
Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme plat à la disposition de deux galères Maltaises, qui étaient venues mouiller à l'entrée du port J'étais toujours sur le pont, et, la lunette à la main, j'aurais pu faire de là le journal de ce qui se passait dans
la ville, et noter, pour ainsi dire, le degré d'activité des passions qui en dirigeaient les mouvements Le premier jour tout était en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication perpétuelle de la ville aux forts, ó l'on faisait entrer toutes sortes de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour, le mouvement n'était plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une partie des chevaliers en uniforme; ils
se disputaient et n'agissaient plus
Le 12, à la pointe du jour, je retrouvai tout dans le même état ó je l'avais laissé: on continua un feu lent et insignifiant Bonaparte était revenu à bord; le général Reynier, qui s'était emparé du Gose, lui avait envoyé des prisonniers; après se les être fait nommer, il leur dit d'un ton indigné: Puisque vous avez pu prendre les armes contre
Trang 22votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous pour prisonniers; vous pouvez retourner à Malte tandis qu'elle ne m'appartient pas encore
Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la héler, et la conduire au général Quand je vis cette petite barque portant à sa poupe l'étendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts qui avaient victorieusement résisté deux années à toutes les forces de l'orient commandées par le terrible Dragus; quand je me peignis cette masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se briser contre
la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire à la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes les illusions
À onze heures, il se présenta une seconde barque avec le drapeau parlementaire: c'étaient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne voulaient point être comptés parmi ceux qui avaient tenté de résister On put juger par leurs discours que les moyens des
Maltais se réduisaient à peu de chose A quatre heures, la Junon était à une demi
portée; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes que de canons
Les portes des forts étaient fermées; ils n'avaient plus de communication avec la ville;
ce qui faisait voir la méfiance et la mésintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers L'aide de camp Junot fut envoyé avec l'ultimatum du général Quelques
moments après une députation de douze commissaires Maltais se rendit à l'Orient
Nous nous trouvions parfaitement vis-à-vis de la ville, percée du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la longueur des rues; elles étaient aussi éclairées alors qu'elles avaient été obscures la nuit de notre arrivée
Le 13 au matin, nous apprîmes que l'aide de camp du général avait été reçu avec acclamation par les habitants Avec ma lunette, je distinguai que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une multitude de gens du peuple: ceux qui étaient dedans étaient assis sur les parapets des batteries sans proférer une parole, dans l'attitude de gens qui attendent avec inquiétude A onze heures et demie, nous vîmes
partir de l'Orient la barque parlementaire qui y était restée la nuit, et en même temps,
nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un moment après, on nous signala que nous étions maîtres de Malte
Trang 23Cette ỵle devenait une échelle entre notre pays et celui que nous allions conquérir; elle achevait la conquête de la Méditerranée, et jamais la France n'était arrivée à un si haut degré de puissance A cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluées par la flotte, de cinq cents coups de canon
Nous étions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers à Malte; nous ne pûmes aller à terre que le 14 au matin Je connaissais cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappé, la seconde fois, de l'aspect imposant qui la caractérise
On hésite en géographie si l'on doit attacher Malte à l'Europe ou à l'Afrique La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le langage, doivent décider la question en faveur de l'Afrique
Français et Maltais, tous étaient très surpris de se trouver sur le même sol; chez nous c'était de l'enthousiasme, chez eux de la stupéfaction
On délivra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut prononcée d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière si touchante, qu'à plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce fut un vrai bonheur que j'éprouvai à Malte Pour prendre une idée de leur extrême satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que leur gouvernement ne les rachetait et ne les échangeait jamais, que leur esclavage n'était adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas même rêver la fin de leurs peines
J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir nouveau les belles peintures à fresque du Calabrese dont les vỏtes de l'église de S.-Jean sont décorées, et le magnifique tableau de Michel Ange de Caravage, dans la sacristie de la même église J'allai à la bibliothèque; et j'y vis un vase étrusque, trouvé au Gose, de la plus belle espèce et pour la terre et pour la peinture Je fis le dessin d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe trouvée de même au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la patte sur une tête de bélier: le travail n'en est pas précieux, mais il y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique; le reste des curiosités est gravé dans le Voyage pittoresque d'Italie
Trang 24On avait trouvé depuis quelques mois une sépulture près la cité, dans un lieu appelé Earbaçeo
Le quatrième jour, le général nous donna un souper ó furent admis les membres des autorités nouvellement constituées Ils virent avec autant de surprise que d'admiration l'élégance martiale de nos généraux, cette assemblée d'officiers: rayonnants de santé,
de vie, de gloire, et d'espérance; ils furent frappés de la physionomie imposante du général en chef, dont l'expression agrandissait la stature
Le mouvement qui avait régné dans la ville à notre arrivée avait fait fermer les cafés et autres lieux publics: les bourgeois, encore étonnés des événements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la tête échauffée par le soleil et par le vin, avaient épouvanté les habitants, qui avaient fermé leurs boutiques et caché leurs femmes Cette belle ville, ó nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui semblaient dire à l'armée que rien ne pouvait plus l'arrêter et qu'elle n'avait plus qu'à marcher à la victoire, la firent retourner avec plaisir à bord Le vent s'opposait cependant à notre sortie; j'en profitai pour faire trois vues de l'intérieur du port
La journée du 19 se passa à courir des bordées devant le port
Le matin du 20, le général sortit, laissant dans l'ỵle quatre mille hommes de troupes, commandés par le général Vaubois, deux officiers de génie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui, poussés par une inquiète curiosité, s'étaient embarqués sans trop de réflexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur inconséquence, s'étaient dégỏtés sur la route, et qui, fatigués des inconvénients inséparables des voyages, les comptaient au nombre des injustices, qu'à les en croire,
on leur faisait éprouver J'en ai vu qui, peu touchés des beautés de Malte, de la commodité des ports, et de l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le climat de l'Afrique ne fût pas aussi vert que la vallée de Montmorency: comme
si chaque contrée n'avait pas reçu des dons particuliers de la nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les détruit-on pas en cherchant à les comparer?
Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un jardin aussi délicieux qu'abondant, ó
Trang 25l'on pourrait acclimater toutes les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre chaude pourrait servir à en alimenter une autre à Toulon, et, par degré,
en amener les productions jusqu'à Paris, sans leur avoir fait éprouver les secousses trop vives qu'occasionne l'extrême différence des climats: peut-être y naturaliserait-on une grande partie des plantes exotiques que nous faisons venir à grands frais chaque année dans nos serres, qui y languissent la seconde année, et y périssent, la troisième Les expériences déjà faites sur les animaux me semblent venir à l'appui de ce système
de graduation
Départ de Malte. La Flotte Française échappe dans une Brume à
l'Escadre de l'Amiral Nelson. Arrivée devant Alexandrie
TOUTE la journée du 20 Juin fut employée à rassembler l'armée, l'escadre légère, et les
convois Vers les six heures on signala de se mettre en ordre de marche: le mouvement fut général dans tous les sens, et produisit la confusion
Obligés de céder le passage à l'Amiral, nous nous aperçûmes un peu tard que la frégate laLéoben venait sur nous: l'officier de quart prétendait que la Léoben avait tort,
et s'en tint strictement à la tactique; le capitaine, plus occupé de sauver la frégate
contre la règle que de donner un tort à la Léoben, ordonna une manoeuvre; l'officier en
ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne fut plus temps d'opérer Je conçus notre danger à la contraction de toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcés consécutivement; et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour décider de notre sort Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se déchirent; une demi
manoeuvre de la Léoben nous fait présenter son flanc, et le choc est amorti par des
roues de trains d'artillerie attachées contre son bordage; elles sont fracassées: les cris
de quatre cents personnes, les bras étendus vers le ciel, me font croire un instant que
la Léobenest la victime de ce premier choc; nous voulons faire un mouvement pour éviter ou diminuer le second, nous trouvons à tribord l'Artémise qui nous arrivait dans
le sens contraire, et, en avant, la proue d'un vaisseau de 74, que nous n'ẻmes pas le temps de reconnaỵtre L'effroi fut à son comble; nous étions devenus un point ó tous
Trang 26les dangers se concentraient à la fois Le second mouvement de la Léoben nous
présentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine entra sur notre pont Cet incident, qui pouvait être funeste à bien du monde, tourna à notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs qui nous étaient arrivés, se jetèrent sur cette vergue, et firent de tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'était point appuyé par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fûmes quittes pour un trou fait dans la partie haute de
notre bordage par l'ancre de la Léoben L'Artémise avait glissé à notre poupe; le
vaisseau avait avancé; les efforts pour le débarrasser de la vergue de
la Léoben l'avaient repoussé au large, et tous ces dangers, qui s'étaient amoncelés sur
nous comme les huées pendant l'orage, se dissipèrent encore plus promptement Il ne nous resta que la fureur de notre officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous péri, pour prouver à son camarade que c'était lui qu'il fallait accuser Nous dûmes notre salut à la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie qui affaiblirent le premier choc Deux bâtiments marchands qui se heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anéantir: il n'en est pas de même de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou l'autre ne périsse, et souvent tous les deux
Le 21, nous ẻmes toute la journée un calme plat, et toute la chaleur du soleil de la fin
de Juin au trente-cinquième degré
Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route L'ordre de la marche fut changé
Le 22, on mit le convoi en avant, l'armée derrière, et nous sur le flanc gauche
Les 23, 24, et 25, nous ẻmes un temps fait, vent arrière, qui nous ẻt menés à Candie,
si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait attendre à tout moment
Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizés de la Méditerranée pendant les trois mois de Juin, Juillet et Aỏt; ce qui rend la navigation de cette saison délicieuse pour aller au sud et à l'ouest, mais ce qui en même temps fait dépendre du hasard tous les retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons
Du 25 au 26, nous fỵmes quarante-huit lieues par une brise qui était presque du vent
On nous fit signal à onze heures de faire chasse pour trouver la terre; nous découvrỵmes la partie de l'ouest de Candie à quatre heures Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai à quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'ỵle
Trang 27se perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'échappât dans la nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne ó naquit Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux
J'aurais eu le plus grand désir de voir le royaume de Minos, de chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prévu arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint éloignés de l'ỵle
Le 27, à cinq heures, je trouvai que nous avions cheminé dans la direction de la cơte
de l'est sans nous en approcher; le vent avait été si fort pendant la nuit que tout le convoi était dispersé: nous passâmes toute la matinée à le rassembler, et à diminuer de voiles pour l'attendre C'était pendant cette manoeuvre que, par une brume épaisse, le hasard nous dérobait à la flotte anglaise, qui, à six lieues de distance, gouvernant à l'ouest, allait nous cherchant à la cơte du nord
Le soir du 28, on nous signala de passer à poupe de l'Orient Il serait aussi difficile de
donner que de prendre une idée exacte du sentiment que nous éprouvâmes à l'approche de ce sanctuaire du pouvoir, dictant ses décrets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère et le silence de la nuit: la lune n'éclairait ce tableau qu'autant qu'il fallait pour en faire jouir Nous étions cinq cents sur le pont, on aurait entendu voler une mouche; la respiration même était suspendue On ordonna à notre capitaine
de se rendre à bord du commandant Quelle fut ma joie à son retour, lorsqu'il nous dit que nous étions dépêchés en avant pour aller chercher notre consul à Alexandrie, et savoir si on était instruit de notre marche et quelles étaient les dispositions de cette ville à notre égard; qu'il nous était réservé d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos compatriotes, et les mettre à l'abri du premier mouvement des habitants
à l'approche de la flotte Dès cet instant nous déployâmes toutes les voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante lieues qui nous restaient à parcourir; mais le vent nous manqua toute la nuit du 28 au 29: nous ẻmes quelques heures de brise, et le reste du temps nous ne fỵmes de chemin que par le mouvement donné à la mer, et les courants qui portaient sur le point que nous devions atteindre
Notre mission, après avoir prévenu les Francs de se tenir sur leurs gardes, était de venir retrouver l'armée qui devait croiser, et nous attendre à six lieues du cap Brûlé À
Trang 28midi, nous étions à trente lieues d'Alexandrie; à quatre heures les gabiers
crièrent terre; à six nous la vỵmes du pont: nous ẻmes toute la nuit la brise; à la
pointe du jour je vis la cơte à l'ouest, qui s'étendait comme un ruban blanc sur l'horizon bleuâtre de la mer Pas un arbre, pas une habitation; ce n'était pas seulement
la nature attristée, mais la destruction de la nature, mais le silence et la mort La gaieté
de nos soldats n'en fut pas altérée; un d'eux dit à son camarade en lui montrant le désert: Tiens, regarde, voilà les six arpents qu'on t'a décrétés Le rire général que fit éclater cette plaisanterie peut servir de preuve que le courage est désintéressé, ou du moins qu'il a sa source dans de plus nobles sentiments
Ces parages sont périlleux dans les temps d'orage et dans les brumes de l'hiver, parce qu'alors la cơte basse disparaỵt, et qu'on ne l'aperçoit que lorsqu'il n'est plus temps de l'éviter Mais le bonheur qui nous accompagnait nous laissa maỵtres de manoeuvrer sur
le cap Durazzo, que nous cherchions en tirant à l'est quart de sud
À dix lieues du cap, à cinq d'Alexandrie, nous vỵmes une ruine que l'on appelle la Tour des Arabes; à midi j'en fis un dessin Cette ruine me parut un carré bastionné; à quelque distance il y a une tour J'aurais bien désiré pouvoir mieux en distinguer les détails, juger si c'est une fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et à quelle antiquité elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom La garnison d'Alexandrie a poussé depuis des reconnaissances jusqu'à ce poste; mais les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter la curiosité qu'inspirent leur masse et leur étendue En général toute cette cơte de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la Cyrénạque, autrefois très habitée, qui a eu des républiques, des gouvernements particuliers, est à présent une des contrées les plus oubliées de l'univers, et n'est plus rappelée à notre mémoire que par les superbes médailles qui nous en restent
De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore que celle des Juifs Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas cỏté si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes rơties, notre manne ne s'était pas corrompue; que nous
Trang 29n'avions pas eu de coliques ardentes et que nous avions encore conservé tout ce qui était tombé aux Isrắlites; mais au reste les Arabes Bédouins, qui errent sur ces cơtes, auraient pu équivaloir à ces fléaux, et nous devenir aussi funestes On assure cependant que depuis vingt ans ils ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragés pour vingt piastres par tête, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement
Le lieutenant, que l'on dépêcha à terre, partit à une heure après midi; il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et comptions les instants
Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie
Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait éprouver, et celle que nous ménagions au shérif d'Alexandrie pour le lendemain
Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquées de nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et quelques jardins ó le vert pâle des palmiers tempère à peine l'ardente blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquées, leurs minarets, cette célèbre colonne de Pompée, mon imagination se reporta sur le passé; je vis l'art triompher de la nature, le génie d'Alexandre employer la main active du commerce pour planter sur une cơte aride les fondements d'une ville superbe, et la choisir pour y déposer les trophées des conquêtes du monde; les Ptolomées y appeler les sciences et les arts, et y rassembler cette bibliothèque à la destruction de laquelle la barbarie a employé des années: c'est là, me disais-je, pensant à Cléopâtre, à César, à Antoine, que l'empire de la gloire a cédé à l'empire de la volupté: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'établir sur les ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer,
et n'ayant cependant pu défigurer encore les beaux développements qui tenaient aux grands principes de leurs premiers plans Je fus tiré de cette préoccupation, de ce bonheur de rêver devant de grands objets, par un coup de canon tiré de notre bord; pour appeler à l'ordre un bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgré nous à Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le déroba bientơt à nos recherches Notre inquiétude sur le canot augmentait à chaque moment; et se
Trang 30changeait en terreur À minuit, nous entendỵmes appeler avec des voix effrayées, et bientơt nous vỵmes entrer notre consul et son drogman, échappant au sabre vengeur et
à l'effroi répandu dans le pays Ils nous apprirent qu'une flotte de quatorze vaisseaux
de guerre anglais n'avait quitté que la veille au soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient déclaré qu'ils nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient été pris pour des Français; et tout le pays, déjà averti de nos projets, et instruit de la prise
de Malte, s'était aussitơt soulevé; on avait fortifié les châteaux, ajouté des milices aux troupes réglées, et rassemblé une armée de Bédouins (ce sont les Arabes errants, que les habitants poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont à combattre un ennemi commun)
La présence des Anglais avait noirci notre horizon Quand je me rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous retỵnt, et que sans lui nous serions tombés dans la flotte ennemie, à laquelle nous aurions découvert la nơtre, je me vouai dès lors au fatalisme, et me recommandai à l'étoile de Bonaparte
Le shérif n'avait consenti au départ du consul qu'en le faisant accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener: ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai avec eux: ils ajoutèrent à ce que le consul avait dit, que les Anglais avaient fait route à l'est pour aller nous chercher à Chypre, ó ils croyaient que nous étions restés
Nous marchions à la rencontre de notre flotte: la première pointe du jour nous fit découvrir la première division du convoi; à sept heures, nous arrivâmes à bord de
l'Orient
J'avais été chargé d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions à dire au général
ce qui pouvait le plus vivement l'intéresser dans une circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient arriver à chaque instant; le vent était très fort, le convoi mêlé à la flotte, et dans une confusion qui ẻt assuré la défaite la plus désastreuse si l'ennemi ẻt paru Je ne pus pas remarquer un mouvement d'altération sur la physionomie du général Il me fit répéter le rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence il ordonna le débarquement
Trang 31Débarquement au Fort Marabou. Prise d'Alexandrie
LES dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le pouvait permettre
le danger de faire cơte dans un moment ó le vent était aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de défense en dehors; toutes les voiles furent amenées, et les ancres jetées À peine avions-nous fait cette opération que nous ẻmes ordre d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion
Le vent avait encore augmenté; la mer était si forte que nous travaillâmes en vain tout
le reste du jour pour lever l'ancre La nuit fut trop orageuse pour faire cette opération sans risquer de nous abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui effectuaient le débarquement avec une peine et des dangers inoụs: les chaloupes prenaient un à un et à la volée ceux qui descendaient des vaisseaux; lorsqu'elles en étaient encombrées, les vagues menaçaient à chaque instant de les engloutir, ou bien, poussées par le vent, elles se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir échappé à tous ces dangers, en arrivant près de la cơte elles ne savaient comment y toucher sans se rompre contre les brisants Au milieu de la nuit une embarcation qui
ne pouvait plus gouverner passa à notre poupe, et nous demanda du secours: le danger
ó je sentais ceux dont elle était chargée me causa une émotion d'autant plus vive que
je croyais reconnaỵtre la voix de chacun de ceux qui criaient Nous jetâmes un câble à ces malheureux; mais à peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre bâtiment menaçaient de l'ouvrir Les cris qu'ils jetèrent au moment ó ils se sentirent abandonnés retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le silence qui succéda y apporta encore de plus funestes pensées L'effroi était redoublé par les ténèbres, et les opérations étaient aussi lentes qu'elles étaient désastreuses Cependant, le 2 Juillet, à six heures du matin, il y eut assez de troupes à terre pour attaquer et prendre un petit fort appelé le Marabou Là fut planté le premier pavillon tricolore en Afrique
Le 3, la mer était meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se couvrait de nos soldats À midi, ils étaient déjà sous les murs d'Alexandrie; le centre à la colonne de Pompée, derrière de petits mornes formés des débris de l'ancienne ville Ces vieilles
Trang 32murailles n'offrirent à la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une colonne s'ébranla, toutes les autres se déployèrent, marchèrent, et attaquèrent en même temps;
en approchant de mauvais fossés, elles découvrirent plus de murailles qu'on n'en avait
vu d'abord: un feu d'une vivacité extraordinaire de la part des assiégés étonna un moment nos troupes, mais ne ralentit point leur impétuosité: on chercha sous le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva à l'angle de l'ouest, ó était l'antique port de Kibotos; on monta à l'assaut: Kléber, Menou, Lescale, furent renversés par des coups de feu, et par la chute des pans de murailles Korạm, shérif d'Alexandrie, qui combattait partout, prit Menou renversé pour le général en chef blessé à mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiégés Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents des nơtres y restèrent
Notre frégate eut ordre de protéger l'entrée du convoi dans le vieux port; et je saisis cette occasion pour aller à terre Un ancien préjugé avait établi que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux, l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment, notre canot vérifia la prophétie
Il me serait impossible de rendre ce que j'éprouvai en abordant à Alexandrie: il n'y avait personne pour nous recevoir ou nous empêcher de descendre; à peine pouvions-nous déterminer quelques mendiants, accroupis sur leurs talons, à nous indiquer le quartier général; les maisons étaient fermées; tout ce qui n'avait osé combattre avait fui, et tout ce qui n'avait pas été tué se cachait de crainte de l'être, selon l'usage oriental Tout était nouveau pour nos sensations, le sol, la forme des édifices, les figures, le costume, et le langage des habitants Le premier tableau qui se présenta à nos regards fut un vaste cimetière, couvert d'innombrables tombeaux de marbre blanc sur un sol blanc: quelques femmes maigres, et couvertes de longs habits déchirés, ressemblaient à des larves qui erraient parmi ces monuments; le silence n'était interrompu que par le sifflement des milans qui planaient sur ce sanctuaire de la mort Nous passâmes de là dans des rues étroites et aussi désertes En traversant Alexandrie,
je me rappelai, et je crus lire la description qu'en a faite Volney; forme, couleur, sensation, tout y est peint à un tel degré de vérité, que, quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus que je rentrais de nouveau à Alexandrie Si
Trang 33Volney ẻt décrit ainsi toute l'Égypte, personne n'aurait jamais pensé qu'il fût nécessaire d'en tracer d'autres tableaux, d'en faire de dessin
Dans toute la traversée de cette longue ville si mélancolique, l'Europe et sa gaieté ne
me fut rappelée que par le bruit et l'activité des moineaux Je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme, ce compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici sombre égọste, étranger à l'hơte dont il habite le toit, isolé sans cesser d'être esclave, il méconnaỵt celui dont il défend encore l'asile, et sans horreur il en dévore la dépouille L'anecdote suivante achèvera de développer son caractère
Le jour ó je descendis à terre, n'ayant point apporté de linge pour changer, je voulais
aller sur la frégate la Junon, que je croyais placée à l'entrée du port; je prends une
petite barque turque, et nous voguons vers ce point Arrivés à la frégate, nous vỵmes
que ce n'était pas laJunon; on nous en montra une autre en rade à une demi lieue de là
Le soleil se couchait; les deux tiers du chemin étaient faits; je pouvais coucher à bord:
nous voilà de nouveau en route Ce n'était point encore la Junon: elle croisait au large
Il nous fallut donc revenir; mais le vent avait fraỵchi; les vagues étaient devenues si hautes que nous ne voyions plus qu'à la dérobée la terre qu'il nous fallait regagner Mon homme me mit au timon pour ne s'occuper que de la voile
Je n'apercevais qu'à peine la direction qu'il me fallait garder; et je commençai alors à sentir que c'était un véritable abandon de soi-même de se trouver à cette heure livré aux vents, au milieu d'une mer agitée, seul avec un homme qui, comme tous ses concitoyens, pouvait bien, sans injustice, hạr les Français, et vouloir s'en venger J'affectai de la confiance, de la gaieté même, je fis bonne contenance; et enfin nous touchâmes au rivage, objet de tous mes voeux Mais il était onze heures, j'étais encore
à une demi lieue du quartier; j'avais à traverser une ville prise d'assaut le matin, et dont
je ne connaissais pas une rue Aucune offre de récompense ne put persuader mon homme de quitter son bateau pour m'accompagner J'entrepris seul le voyage, et, bravant les mânes des morts, je traversai le cimetière; c'était le chemin que je savais le mieux: arrivé aux premières habitations des vivants, je fus assailli de meutes de chiens farouches, qui m'attaquaient des portes, des rues, et des toits; leurs cris se répercutaient de maison en maison, de famille en famille; cependant je pus
Trang 34m'apercevoir que la guerre qui m'était déclarée était sans coalition, car dès que j'avais
dépassé la propriété de ceux dont j'étais assailli, ils étaient repoussés par ceux qui étaient venus me recevoir à la frontière Ignorant l'abjection dans laquelle ils vivaient,
je n'osais les frapper, dans la crainte de les faire crier, et d'ameuter aussi les maỵtres contre moi L'obscurité n'était diminuée que par la lueur des étoiles, et la transparence que la nuit conserve toujours dans ces climats Pour ne pas perdre cet avantage, pour échapper aux clameurs des chiens, et suivre une route qui ne pouvait m'égarer, je quittai les rues, et résolus de longer le rivage; mais des murailles et des chantiers qui arrivaient jusqu'à la mer me barraient le passage; enfin passant dans la mer pour éviter les chiens, escaladant les murs pour éviter la mer lorsqu'elle devenait trop profonde, mouillé, couvert de sueur, accablé de fatigue et d'épouvante, j'atteignis à minuit une de nos sentinelles, bien convaincu que les chiens étaient la sixième et la plus terrible des plaies d'Égypte
En arrivant le matin au quartier général, je trouvai Bonaparte entouré des grands de la ville et des membres de l'ancien gouvernement; il en recevait le serment de fidélité: il dit au shérif Korạm: Je vous ai pris les armes à la main, je pourrais vous traiter en prisonnier; mais vous avez montré du courage; et, comme je le crois inséparable de l'honneur, je vous rends vos armes, et pense que vous serez aussi fidèle à la république que vous l'avez été à un mauvais gouvernement Je remarquai dans la physionomie de cet homme spirituel une dissimulation ébranlée et non vaincue par la généreuse loyauté du général en chef: il ne connaissait pas encore nos moyens, et ne savait pas assez si tout ce qui s'était passé, n'était pas un coup de main; mais quand il vit 30 mille hommes et des trains d'artillerie à terre, il s'attacha à capter Bonaparte, il ne quitta plus
le quartier général Bonaparte était couché qu'il était encore dans son antichambre; chose bien remarquable dans un Musulman
Le premier dessin que je fis fut le port neuf, depuis le petit Pharion jusqu'au quartier des Francs, qui était, au temps de Cléopâtre, le quartier délicieux ó son palais était bâti, et ó était le théâtre
Le 5, au matin, j'accompagnai le général dans une reconnaissance: il visita tous les forts, c'est-à-dire des ruines, de mauvaises constructions, ó de mauvais canons
Trang 35gisaient sur quelques pierres qui leur servaient d'affût Les ordres du général furent d'abattre tout ce qui était inutile, de ne raccommoder que ce qui pouvait servir à empêcher l'approche des Bédouins; il porta toute son attention sur les batteries qui devaient défendre les ports
Monuments d'Alexandrie
NOUS passâmes près de la colonne de Pompée Il en est de ce monument comme de presque toutes les réputations, qui perdent toujours dès qu'on s'approche de ce qui en est l'objet Elle a été nommée colonne de Pompée dans le quinzième siècle, ó les connaissances commençaient à se réveiller de leur assoupissement: les savants, plutơt que les observateurs, se hâtèrent à cette époque d'assigner un nom à tous les monuments; et les noms passèrent sans contradiction de siècle en siècle; la tradition les consacra On avait élevé à Alexandrie un monument à Pompée; il ne se trouvait plus, on crut le retrouver dans cette colonne On en a fait, depuis un trophée à Septime Sévère; cependant elle est élevée sur des décombres de l'ancienne ville, et au temps de Septime Sévère la ville des Ptolémées n'était point encore en ruine Pour faire à cette colonne une fondation solide on a piloté un obélisque, sur le culot duquel on a posé un vilain piédestal, qui porte un beau fût, surmonté d'un chapiteau corinthien lourdement ébauché
Si le fût de cette colonne en le séparant du piédestal et du chapiteau a fait partie d'un édifice antique, il en atteste la magnificence et la pureté de l'exécution; il faut donc dire que c'est une belle colonne, et non un beau monument; qu'une colonne n'est point
un monument; que la colonne de Ste Marie Majeure, bien qu'elle soit une des plus belles qui existent, n'a point le caractère d'un monument, que ce n'est qu'un fragment;
et que si les colonnes Trajane et Antonine sortent de cette catégorie, c'est qu'elles deviennent des cylindres colossaux, sur lesquels est fastueusement déroulée l'histoire des expéditions glorieuses de ces deux empereurs, et que, réduites à leurs simples traits et à leur seule dimension, elles ne seraient plus que de lourds et tristes monuments
Trang 36Les fondations de la colonne de Pompée étant venues à se déchausser, on a cru ajouter
à leur solidité en adaptant à la première fondation deux fragments d'obélisque en marbre blanc, le seul monument de cette matière que j'aie vu en Égypte
Des fouilles faites à l'entour de la colonne donneraient sans doute des lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient pas vaines: elles découvriraient peut-être la
substruction et l'atrium du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a été l'objet
de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de là des fragments de colonne de même matière et de même diamètre; que le mouvement du sol indique la ruine et l'enfouissement de grands édifices, dont les formes se distinguent à la surface, tels qu'un carré d'une grande proportion, et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable et de débris, mesurer encore les principales dimensions
Après avoir observé que la colonne dite de Pompée est d'un style et d'une exécution
très pure, que le piédestal et le chapiteau ne sont pas de même granit que le fût, que le travail en est lourd et ne semble être qu'une ébauche, que la fondation, faite de débris, annonce une construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point antique, et que son érection peut appartenir également au temps des empereurs Grecs,
ou à celui des califes, puisque, si le piédestal et le chapiteau sont assez bien travaillés pour appartenir à la première de ces époques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la seconde n'ait pu atteindre jusque-là
Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi déterminer l'enceinte de la ville au temps des Ptolémées, lorsque son commerce et sa splendeur changèrent son premier plan et
la rendirent immense: celle des califes, qui existe encore en fut une réduction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui des campagnes et des déserts: cette circonvallation fut construite de débris, car leurs édifices rappellent toujours la destruction et le ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites à leurs enceintes et à leurs forteresses ne sont que des colonnes de granit, qu'ils n'ont pas même pris la peine de façonner à l'usage qu'ils leur ont donné; elles paraissent n'être restées là que pour
Trang 37attester la magnificence et la grandeur des édifices dont elles sont les débris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensité de colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et niveler l'assise; et comme elles ont résisté au temps, elles ressemblent maintenant à des batteries Au reste ces constructions arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une confusion d'époques et de différentes industries dont on ne voit peut-être nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus rapprochés Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie à la profanation, ont mêlé au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des madriers, et jusqu'à des planches, et de tous ces éléments, si peu analogues et si étrangement amalgamés, ont présenté l'assemblage monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa dégradation
En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle des Arabes,
ou celle qui était enceinte par leurs murs; car ce n'est maintenant qu'un désert parsemé
de quelques enclos, qui sont des jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps conservent plus ou moins d'arbres et de légumes en proportion de la grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe de leur existence;
si elle tarit, les jardins redeviennent des décombres et du sable
À la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piété touchante; ce sont des réservoirs d'eau que la pompe remplit toutes les fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brûlant, la soif
On rencontre à chaque pas des regards de ces citernes qui se communiquent, et dont les soupiraux sont couronnés de la base ou du chapiteau d'une colonne antique creusée, et servant de margelle
Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de revêtir des réservoirs à plusieurs étages, de faire ensuite une saignée, et de la prolonger jusqu'à ce qu'elle rencontre une autre excavation; dès lors elle reçoit le bénéfice commun du débordement, qui remplit, par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est présenté La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une des grandes antiquités du temps moyen de l'Égypte, et un des plus beaux monuments de ce
Trang 38genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de sa construction: quoiqu'une partie soit dégradée et que l'autre ait besoin de réparation, elle contient encore assez d'eau pour suffire à la consommation des hommes et des animaux pendant deux années Nous arrivâmes le mois avant celui ó elle allait être renouvelée, et nous la trouvâmes très fraỵche et très bonne
Nous fumes attirés par une ruine rougêtre, que les catholiques appellent la maison de Ste Catherine la savante, celle qui épousa le petit Jésus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que
ce devait être des thermes
Nous vỵnmes ensuite à l'obélisque dit de Cléopâtre; un autre, renversé à cơté, indique qu'ils décoraient tous deux une des entrées du palais des Ptolémées, dont on voit encore des ruines à quelques pas de là L'inspection de l'état actuel de ces obélisques,
et les cassures, qui existaient lors même qu'ils ont été dressés dans cet endroit, prouvent qu'ils étaient déjà fragments à cette époque, et apportés de Memphis ou de la Haute Égypte Ils pourraient facilement être embarqués, et devenir en France un trophée de la conquête, trophée très caractéristique, parce qu'ils sont à eux seuls un monument, et que les hiéroglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre préférables à la colonne de Pompée, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que celles qu'on trouve partout On a depuis fouillé la base de cet obélisque, et l'on a trouvé qu'il posait sur une dalle: les piédestaux, qu'on a toujours ajoutés en Europe à cette espèce de monument, sont un ornement qui en change le caractère Le trait que j'en ai donné, fait connaỵtre l'état de cet obélisque depuis la fouille
Je fis un dessin pittoresque de ces deux obélisques, ainsi que des paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait à un édifice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de colonnes engagées, d'ordre dorique, dont les fûts vont se perdre au-dessous du niveau de la mer Strabon a dit que les bases du palais de Ptolomée étaient battues par les vagues: ces débris pourraient tout à la fois attester la vérité du rapport de Strabon et donner le gisement de ce palais
Trang 39En revenant au fond du port par le bord de la mer, on trouve des débris de fabriques de tous les temps, également maltraités par la vague et par les siècles On y distingue des restes de bains, dont il existe encore plusieurs chambres, fabriquées postérieurement dans des murailles plus anciennes Ces fabriques me parurent arabes; et pour les conserver, on a fait une espèce de pilotis en colonnes, qui ressemblent maintenant à des batteries rasantes; leur nombre immense prouve combien étaient magnifiques les palais qu'elles ont décorés Lorsqu'on a dépassé le fond du port, on trouve de grandes fabriques sarrasines, qui ont quelques détails de magnificence et d'un mélange de gỏt qui embarrasse l'observateur: des frises, ornées de triglyphes doriques, surmontées de vỏtes à ogives, doivent faire croire que ces fabriques ont été construites de fragments antiques que les Sarrasins ont mêlés au gỏt de leur architecture Les portes de ces édifices peuvent donner la mesure de l'indestructibilité du bois de sycomore, qui est resté dans son entier, tandis que le fer dont elles étaient revêtues a cédé au temps et a disparu entièrement Derrière cette espèce de forteresse sont des thermes arabes, décorés de toutes sortes de détails déficence: nos soldats, qui les avaient trouvés tout chauffés, s'y étaient établis pour faire la lessive, et en avaient suspendu l'usage Je renvoie donc à un autre moment la description des bains de cette espèce, et à celle qu'en a faite Savary, l'idée de volupté qu'on en doit prendre
Auprès de ces bains est une des principales mosquées, autrefois une primitive église sous le nom de St Athanase Cet édifice, aussi délabré que magnifique, peut donner une idée de l'incurie des Turcs pour les objets dont ils sont le plus jaloux Avant notre arrivée ils n'en laissaient pas approcher un chrétien, et préféraient y avoir une garde plutơt que d'en raccommoder les portes: dans l'état ó nous les avons trouvées, elles ne pouvaient ni fermer ni rouler sur leurs gonds
Au milieu de la cour de cette mosquée, un petit temple octogone renferme une cuve de brèche égyptienne d'une beauté incomparable, soit par sa nature, soit par les innombrables figures hiéroglyphiques dont elle est couverte, en dedans comme en dehors; ce monument, qui est sans doute un sarcophage de l'antique Égypte, sera peut-être illustré par des volumes de dissertations Il ẻt fallu un mois pour en dessiner les détails; je n'eus que le temps d'en prendre la forme générale; et je dois ajouter qu'il peut être regardé comme un des morceaux les plus précieux de l'antiquité, et une des
Trang 40premières dépouilles de l'Égypte, dont il serait à désirer que nous pussions enrichir un
de nos musées Mon enthousiasme fut partagé par Dolomieux lorsque nous découvrỵmes ensemble ce précieux monument
Ce fut des galeries des minarets de cette mosquée que je fis un dessin ó l'on voit à vol d'oiseau tout le développement du port neuf Tout près de la mosquée sont trois colonnes debout, dont aucun voyageur n'a parlé Il serait intéressant de fouiller à leur base: au fini du travail de ces colonnes on peut juger qu'elles ont fait partie de quelques monuments antiques; mais leur espacement exagéré doit faire penser qu'elles
ne sont pas placées à leur destination primitive: quoiqu'il en soit, elles sont les restes d'un grand et magnifique édifice
Nous allâmes de là jusqu'à la porte de Rosette, qui est fortifiée, et ó s'étaient défendus les Turcs lors de notre arrivée Un groupe de maisons y forme une espèce de bourg, qui laisse un espace vide d'une demi lieue entre cette partie de la ville et celle qui avoisine les ports Toutes les horreurs de la guerre existaient encore dans ce quartier J'y fis une rencontre qui m'offrait le plus frappant de tous les contrastes: une jeune femme, blanche et d'un coloris de roses, au milieu des morts et des débris, était assise sur un catalecte encore tout sanglant; c'était l'image de l'ange de la résurrection: lorsqu'attiré par un sentiment de compassion je lui témoignai ma surprise de la trouver
si isolée, elle me répondit avec une douce ingénuité qu'elle attendait son mari pour aller coucher dans le désert; ce n'était encore qu'un mot pour elle, elle y allait coucher comme à un autre gỵte On peut juger par là dû sort qui attendait les femmes auxquelles l'amour avait donné le courage de suivre leurs maris dans cette expédition
Marche de l'Armée, d'Alexandrie sur le Caire. Trait de Jalousie.
Mirage. Combat de Chebreise
LA plupart des divisions, en descendant du navire, n'avaient fait que traverser
Alexandrie pour aller camper dans le désert Il fallut s'occuper aussi d'abandonner Alexandrie, ce point si important dans l'histoire, ó les monuments de toutes les époques, ó les débris des arts de tant de nations sont entassés pêle-mêle, et ó les