La lecture de Rousseau au Việt Nam pendant la guerre froidePHÙNG Ngọc Kiên Chercheur à l’Institut de Littérature du Việt Nam Dans le présent exposé, je procède à la considération des sél
Trang 1La lecture de Rousseau au Việt Nam pendant la guerre froide
PHÙNG Ngọc Kiên Chercheur à l’Institut de Littérature du Việt Nam
Dans le présent exposé, je procède à la considération des sélections faites par le
traducteur en tant que lecteur modèle pour le Contrat social en viêtnamien Mon travail
provient alors de la thèse connue que la langue dans une traduction n’est pas seulement un instrument, un moyen de communication, mais encore renferme une « vision » du monde propre C’est pourquoi, je n’ai pas l’intention d’évaluer la qualité de la traduction, la
compréhension du traducteur Ce qui compte pour moi, c’est la transformation, inévitable, des
termes rousseauistes du français dans le contexte viêtnamien
Choix de l’acteur politique
Nous en venons tout d’abord à la perspective des traductions de Rousseau au Việt Nam
du XXè siècle On dirait que c’est un rythme de 30 ans de l’apparition de Rousseau
Avant la traduction réalisée presque intégralement en 1960, il y a des fragments traduits faits par Nguyễn An Ninh en 1923 à l’édition Xưa Nay1 Ce texte apparaît dans le contexte agité du pays colonisé avec les mouvements ouvriers, les manifestations du peuple à l’occasion des événements concernant les révolutionnaires comme Phạm Hồng Thái, Phan Bội Châu, Phan Chu Trinh, Nguyễn Thái Học2, etc Il faut bien attendre 32 ans depuis 1960 pour qu’une autre traduction intégrale voie le jour dans les années 90 C’est juste après la fin
de la guerre froide avec la chute du mur de Berlin que le Việt Nam affronte au besoin incontournable du renouveau politique et social La traduction3 en 1960 presque intégrale de Rousseau apparaît dans la Bibliothèque philosophique du Ministère nationale de l’Éducation
de la République du Việt Nam (Việt Nam du Sud) Cette bibliothèque bénéfice du programme
de coopération entre ce Ministère et le Département américain de l’Économie au Việt Nam Cette publication dans le Việt Nam du Sud voit le jour après la prise du pouvoir de Ngô Đình Diệm (1955) avec l’établissement de la Constitution de 1956, qui est la deuxième du Việt
Nam Aussi peut-on parler de la nécessité de la figure de Rousseau lors des mutations civiles
au Việt Nam.
Trang 2Il nous faut alors bien focaliser sur le moment important de la guerre froide aussi que
de l’histoire contemporaine du Việt Nam : 1945 On peut dire que l’esprit rousseauiste s’aperçoit dans la Déclaration de l’Indépendance, écrit par Hồ Chí Minh en 1945 quand il, au sujet de la liberté et de l’égalité, cite la Déclaration américaine de l’Indépendance et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 comme prémisses indiscutables et incontestables :
Tất cả mọi người đều sinh ra cĩ quyền bình đẳng Tạo hĩa cho họ những quyền khơng ai cĩ thể xâm phạm được; trong những quyền ấy, cĩ quyền được sống, quyền tự do và quyền mưu cầu hạnh phúc Lời bất hủ ấy ở trong bản Tuyên ngơn Độc lập năm 1776 của nước Mỹ Suy rộng ra,
câu ấy cĩ ý nghĩa là: tất cả các dân tộc trên thế giới đều sinh ra bình đẳng, dân tộc nào cũng cĩ quyền sống, quyền sung sướng và quyền tự do Bản Tuyên ngơn Nhân quyền và Dân quyền của
Cách mạng Pháp năm 1791 cũng nĩi: Người ta sinh ra tự do và bình đẳng về quyền lợi; và
phải luơn luơn được tự do và bình đẳng về quyền lợi 4.
Les déclarations américaine et française déclarent les droits qui appartiennent à tout individu de par la nature même C’est l’aboutissement de la philosophie des Lumières
du XVIIIe siècle, entre autres il y a l’idée de Rousseau La traduction apportée par Hồ Chí Minh au texte anglaise révèle clairement sa propre intention d’interprétation5 Au lieu de suivre à la lettre, l’auteur viêtnamien emploie l’expression nuancée lạque Il choisit « sinh ra/naissent » au lieu de « được tạo ra/ are created », « Tạo hĩa/Démiurge » universel au lieu
de « Créator » occidental L’auteur viêtnamien a en même temps rendu lạque à sa citation, aussi qu’à son texte fondamental de l’État Ce mot, selon dictionnaire viêtnamien, est
synonyme avec Nature Il a alors insisté sur la Nature, non sur le Créateur impliquant la
religion comme dans le texte américain Ce n’est pas non plus la Nature dans la compréhension occidentale en tant que perspective environnementale, arrière-plan de l’activité sociale, mais une nature viêtnamienne Cette nature bien entendu se situe hors de la volonté humaine, mais surpasse la vie humaine Elle communique avec l’homme Ses lois sont universelles tellement qu’elles pénètrent dans la vie humaine Nous reviendrons sur le
mot Tạo hĩa comme Nature dans la partie suivante6
De plus, la proposition dernière de la citation nous suggère quelques idées concernant
le terme droit En fait, Hồ Chí Minh a un peu modifié la Déclaration française en répétant
l’égalité afin d’insister sur ce droit comme droit-intérêt Comme en Chine, ce terme dans l’acception occidentale que Rousseau et d’autres Lumières assignent n’existe pas vraiment en Extrême-Orient7 Wang Xialing dans son étude a bien expliqué cette situation Dans le
Trang 3contexte politique du Việt Nam à la sortie de la colonisation, le « droit » rousseauiste en viêtnamien est obligé d’impliquer l’ « intérêt » Puisqu’avant ce moment, ce droit est
exclusivement destiné aux français, non au viêtnamiens : quyền lợi [droit-intérêt] C’est une
affirmation de l’acquisition que le peuple viêtnamien a prise après ses luttes pour être égal aux autres peuples, en l’occurrence au français
En citant ainsi les formules cruciales concernant l’égalité qui sont les principes de la liberté et de la démocratie moderne, Hồ Chí Minh a élargie le terme de Rousseau dans la perspective du mouvement patriotique et de l’indépendance nationale Il s’agit de la question épineuse apparemment jamais posée par Rousseau : quel est le rapport entre le droit de l’individu et le droit du pays devant le colonialisme étranger Pour Hồ Chí Minh, c’est le droit
de l’individu qui participe du droit national La plupart des intellectuels viêtnamiens d’alors partagent cette idée8 L’interprétation du texte traduit participe alors au dialogue entre des textes et, consiste le processus principal de la traduction Il s’agit du dialogue entre le lecteur
et l’auteur, entre les cultures et entre les civilisations Hồ Chí Minh centre alors son attention sur les contenus cités, non sur l’acte de la citation Pour Hồ Chí Minh, les citations importent dans la mesure ó elles sont les principes irréfutables pour légitimer un État législatif, elles se recoupent pour donner le droit d’égalité au peuple viêtnamien Aussi se servent-elles utilement et efficacement à la libération du pays dans le contexte ó la victoire des alliances n’assure pas l’égalité pour tout le peuple du monde
Choix du lecteur politique
1. Dans le contexte de la guerre froide, la guerre américaine et, la partition du pays, il n’y a pas
de la traduction de Rousseau dans le Việt Nam du Nord Il ne se figure que parmi les penseurs
« progressifs » Dans le Việt Nam du Sud, la traduction de Nguyễn Hữu Khang n’est qu’une traduction partielle comme mentionnée à la couverture du bouquin On peut dire pourtant que c’est le premier texte de la philosophie occidentale traduit directement du français Une question serait tout d’abord posée : pourquoi on a choisi dans le Sud du Việt Nam la présentation presque intégrale de Rousseau en 1960 Il est impossible de répondre exhaustivement, dans le cadre d’un article, à cette question qui demande peut-être une recherche complète Le Việt Nam vient de connaỵtre l’Indépendance depuis 15 ans et, il a du passer la guerre violente pendant 9 ans Le besoin de rétablir un nouvel État légitime et législatif semble être le plus nécessaire et le plus urgent dans le Việt Nam du Sud ó la paix s’installe temporairement La traduction du texte de Rousseau y répond alors partiellement À
Trang 4cơté des raisons citées ci-dessus, l’enseignement en anglais, qui ne débute que des années 55
ou 56, ne permet pas de faire entrer dans la culture viêtnamienne les sujets philosophiques
La position de Rousseau dans l’intellectuel viêtnamien, sorti de l’enseignement français, est d’autant plus nette que son nom est toujours cité, invoqué, réclamé par rapport aux autres figures françaises comme Montesquieu, Voltaire Ainsi il est facile à comprendre la raison pour laquelle le traducteur choisit un texte en français de Rousseau, non en anglais de Hobbes
ou de Locke Le choix de Rousseau comme auteur de référence chez les révolutionnaires viêtnamiens viendrait encore de la raison qu’il parle de l’état comme institution lạque En plus, c’est lui qui est un des auteurs des Lumières parlant de la libération du pays Il s’agit du sujet le plus important pour les intellectuels viêtnamiens à l’époque Ce sujet est d’autant plus sensible aux viêtnamiens que dans le même livre premier de son essai, Rousseau a abordé de front le lien entre les forts et les faibles, entre les maỵtres et l’esclavage Ce serait pourquoi,
Contrat social, non Sur l’origine de l’inégalité, est choisi par le traducteur viêtnamien
2. Le traducteur Nguyễn Hữu Khang avait publié en France un livre sur la « Commune annamite »9 L’auteur du livre, selon Pierre Lamputé dans la Préface, s’élève pourtant contre
la théorie répandue à l’époque que « l’Annam a emprunté à la Chine ancienne les principes
de son droit, comme ceux de sa philosophie et de sa morale qui en sont d’ailleurs inséparables » (Pierre Lampué, p IV, 1946) Au cours de son travail, Nguyễn Hữu Khang, en montrant les originalités de la commune viêtnamienne, cherche toujours à distinguer la commune viêtnamienne de celle chinoise Pour expliquer cette distinction, Nguyễn Hữu Khang insiste sur le rơle de la nature en tant qu’environnement par rapport à la constitution
de la communauté : « Il existe pourtant un lien indubitable entre les institutions et les conditions naturelles offertes par un pays La coutume annamite ne peut manquer d’être, tout
à la fois, un produit de l’histoire et du sol »10 C’est pourquoi, la commune viêtnamienne contient les particularités par rapport à celle chinoise Dans son Introduction, Nguyễn Hữu Khang a à plusieurs reprises mentionné « notre vieux Việt Nam » au lieu d’Annam, le nom compris comme expression de la colonisation Il avertit qu’il ne faut pas se borner dans les apparences trompeuses des Annales racontant les sécessions royales ou bien les accidents historiques pour croire au déclin du pays Il affirme dans sa Conclusion la force et la vitalité
de la Commune viêtnamienne que : « la force interne du peuple annamite résidait ailleurs,
principalement au niveau du village, communauté stable qui, au cours des siècles, a assuré la continuité et l’uniformité de la civilisation nationale »11
a. Le traducteur a supprimé tous les notes de page en bas de Rousseau La traduction subit même les suppressions importantes12 : la première partie du livre est la moins touchée ; la
Trang 5troisième et la quatrième sont concernées les plus La partie ó Rousseau traite la relation du
fort avec du faible, la souveraineté, gagne la préoccupation du traducteur C’est clair Les
suppressions concernent les plus les arguments ó l’auteur évoque l’histoire romaine Ces sélections nous font découvrir l’attention du lecteur viêtnamien du temps Il s’agit du besoin d’établir un État républicain, ou bien au moins sous la forme d’une République légitime En fait, l’essai de Rousseau a été un vrai dialogue avec les autres penseurs occidentaux : Grotius, Hobbes, Locke, etc On peut trouver à cơté les citations philosophiques pour argumenter les tons différents, ironique par exemple, de Rousseau Cet ouvrage, en se basant sur une perspective des discussions philosophiques du temps, par conséquent vise à inciter les pensées philosophiques, non à postuler une fois pour toutes Les suppressions des citations dans la traduction alors ont mis à cơté le dialogisme du texte de Rousseau Dans ce sens, le texte avec le nom de Rousseau au Việt Nam participent à la légitimation du nouvel État républicain issu de la colonisation
b. « Le mot est toujours chargé d’un contenu ou d’un sens idéologique ou événementiel »13 C’est ainsi que nous comprenons et nous ne réagissons qu’aux paroles qui éveillent en nous des résonances idéologiques ou ayant trait à la vie Dans le cadre de l’article, nous nous
occupons de deux mots-clés rousseauistes : nature et droit Ces mots nous posent quelques
points particuliers à éclairer dans le texte de cible Malgré deux mots clés dans la philosophie
de Rousseau, ils ne se présentent pas dans le glossaire viêtnamien-français à la fin de la traduction Or, ce vocabulaire nous dit la nécessité chez le lecteur de forger les termes dans le domaine philosophique Le manque de ces mots signifie que soit ce ne sont pas les mots importants pour le traducteur, soit ils lui semblent tellement « nuancés » dans le contexte de
la culture viêtnamienne qu’il ne parvient pas à présenter ou bien à exprimer justement
Commençons par une traduction apparente bizarre de la notion « droit » :
Kẻ mạnh khơng bao giờ đủ mạnh để luơn luơn làm chúa tể nếu họ khơng biến đổi
cường lực thành cơng lý […] (p 11) (Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maỵtre, s'il ne transforme sa force en justice - littéralement)
Nous vous attirons attention sur le mot « cơng lý/justice » traduit de « droit », qu’il traduira justement en « quyền » un peu plus loin Ainsi, cette « erreur » de la traduction en tant que lecture nous invite à penser particulièrement des mots-clés rousseauistes dans le contexte viêtnamien Le problème posé ici n’est pas clairement linguistique En désignant
« droit » par « cơng lý/justice », le traducteur semble impliquer que cette notion n’est jamais utilisée avant pour les faibles C’est pour seul le fort, qui avait monopolisé le droit de la justice C’est pourquoi, l’acquisition de ce droit pour les faibles veut dire gagner la justice Le droit en question implique à la fois l’intérêt et le pouvoir Cette traduction en tant
Trang 6qu’interprétation n’implique-t-elle pas la réalité sociale de laquelle l’auteur provient ? Ces analyses nous font revenir sur le terme viêtnamien « quyền lợi » [droit-intérêt] que Hồ Chí Minh a utilisé dans l’exemple cité ci-dessus Apparemment il n’y a aucun lien affiché entre ce texte et le texte de Hồ Chí Minh14 Or, nous avons une ressemblance extraordinaire à travers les choix Le « droit » de Rousseau dans les textes, de Hồ Chí Minh et de Nguyễn Hữu Khang, nous dit alors que « freedom is not free » dans les pays colonisés
c. Dans la logique semblable, considérons le mot « nature » Pour exprimer ce terme de
Rousseau, le traducteur choisit des mots viêtnamiens non vraiment synonymes tels : thiên nhiên, tự nhiên, bản chất, tạo hóa Ces termes nous parlent des dimensions différentes du mot
que les autres langues peuvent offrir à l’interprétation d’un terme lors de son transfert d’une langue à l’autre, d’une culture et d’une civilisation à l’autre Nous faisons la référence de ces
mots au dictionnaire le plus crédible du temps : Từ điển Hán Việt (Dictionnaire
chinois-viêtnamien) de Đào Duy Anh Ce dictionnaire est rédigé en 1931 dans le but de « forger le viêtnamien contemporain » pour élever l’éducation du peuple Son crédit est montré à travers
sa réédition à Paris en 1949 par le Cercle des intellectuels viêtnamien en France15
« Thiên nhiên » est le choix le plus récurent du traducteur par rapport aux autres avec
45 occurrences La considération de ce mot révèle que « thiên nhiên » n’est compris dans le texte traduit que comme milieu naturel autour de l’homme et de la société Ce milieu existe avant la société humaine et comme sa perspective La première dimension est alors mise dans
le lien chronologique avec la société créée par les conventions communautaires Il est
« primitif », initial Alors, thiên nhiên comme naturel est ce qui existe avant le social et autour
du social16 Le deuxième mot « bản chất » avec 20 occurrences est compris comme l’essence initiale, inchangeable, pure et originelle, qu’on ne peut plus analyser17, qui fait une chose est telle ou telle Ce mot n’est utilisé dans le texte en ce qui concerne que la qualité Le troisième mot : « tự nhiên » (12 occurrences) est définit par Đào Duy Anh comme à la fois un être universel et un caractère qui ne dépend pas de la volonté humaine et de la volonté particulière18 Le traducteur préfère alors tự nhiên comme loi, manière universelle non seulement du naturel mais aussi y compris du social Aussi le signifié de tự nhiên est-il plus large que du thiên nhiên 19 Ces distinctions entraînent quelques différentes interprétations Regardons un exemple : « không tự-nhiên mà có » (p 7) est traduit de l’expression « [ce droit] ne vient point de la nature, [il est donc fondé sur des conventions] » Dans l’expression
en viêtnamien, nous avons « tự nhiên » [naturellement] en tant qu’adverbe qui apporte une
signification de la gratuité dans la logique naturelle : ce droit n’est pas gratuit ou fortuit.
Trang 7L’homme et sa communauté faite par les conventions participent alors à l’ensemble qu’est la nature qui domine tout Si l’idée de Rousseau semble vouloir insister sur la l’origine de la droit, qui ne vient que des conventions de la société, nous ne la trouvons plus dans le texte en viêtnamien Nous en venons à la différence dans la pensée occidentale et orientale L’une insiste sur le dualisme comme chez Rousseau, l’autre sur le rapport inséparable entre l’homme et la nature comme chez le traducteur Pour Nguyễn Hữu Khang, les deux communiquent l’un avec l’autre sous l’ombre d’une entité appelée « tạo hĩa » Ce dernier, qui est employé trois fois20, est définit - selon toujours le Dictionnaire - comme Démiurge21, créateur de la nature et du cosmos, dont font partie l’homme et la société C’est une entité qui domine à la fois la nature et la société Son activité est indépendante de la volonté et de l’esprit humain Ce mot viêtnamien n’implique aucun sens religieux
À noter que ces mots distingués, malgré traduits d’un même mot français [nature], ne permettent pas souvent au traducteur d’utiliser à son gré l’un pour l’autre dans les
circonstances concrètes Ils sont parfois remplaçable, parfois non, Par exemple, le mot bản
chất ne peut pas se mettre dans la phrase : Nếu nhu cầu đĩ hết, dây liên lạc thiên nhiên cũng
tan rã… » (Sitơt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout, p 8) Le mot « nature » utilisé
ici implique un état chronologique, non un état substantiel Passons à un autre exemple, ó on
a du mal à remplacer tự nhiên par (tự) thiên nhiên : « ils ne sont point naturellement (tự
nhiên) ennemis » Le premier décrit les lois universelles, le deuxième vise un objet particulier qu’est le milieu, qui n’existe dans la relation qu’avec la société Pour prendre le troisième exemple : « il est contre la nature (bản chất) du corps politique que le souverain s'impose une
loi qu'il ne puisse enfreindre » Nous ne pouvons pas en viêtnamien choisir thiên nhiên ou tự nhiên au lieu de bản chất Pourtant, c’est la présence des choix alternatifs et des synonymes
qui entraỵne la constitution d’autres compréhensions au fil de la lecture Ainsi l’interprétation n’est pas seulement déterminée immédiatement par la traduction directe, mais encore par les liens internes qui s’en font dans le vocabulaire du texte d’arrivée Ce vocabulaire n’est jamais fidèle et toujours infléchi par le jeu complexe des choix Le choix nous révèle que pour le traducteur viêtnamien en tant que lecteur, la nature existe non seulement en tant que perspective de la société, mais aussi en tant que loi universelle indifférente et indépendante de
la volonté humaine ; en tant qu’existence à priori de la substance, et d’une entité surhumaine.
La rencontre des acceptions du mot présente alors l’expression parfois apparemment surprenante comme dans le préambule même :
Trang 8Tơi muốn tìm xem trong chế độ dân chính cĩ thể cĩ một quy tắc cai trị nào chính đáng
và trường cửu, nhận định mọi người theo bản chất thiên nhiên và luật pháp theo đúng ý nghĩa
của nĩ [Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration
légitime et sûre, en prenant les hommes selon l’essence naturelle, et les lois telles qu'elles
peuvent être - littéralement]
Nous voudrions attirer l’attention sur les dernières propositions en italique En fait, la
première expression de Rousseau « tels qu’ils sont » sont clarifié en viêtnamien : « theo bản chất thiên nhiên »/selon l’essence naturelle [littéralement] L’auteur français ne dit pas encore
clairement ce qu’il comprend comme « tels qu’ils sont » Puisque c’est encore ce qu’il faut découvrir dans son livre C’est encore une supposition à montrer Cette idée est encore répétée une fois dans la dernière proposition et implique le lien chronologique La première proposition appartient au passé, la deuxième au futur Alors, le texte en viêtnamien semble présenter une tautologie avec deux mots apparemment synonymes vus du texte en français Cette transformation linguistique nous dit une chose importante Le traducteur a précocement
concrétisé un des principes du texte de Rousseau Il s’agit de thiên nhiên comme prémisse du
texte Pour le lecteur-traducteur, l’essence humaine s’attache à la nature, à l’essence primitive, originelle Cette idée sous-jacente est d’autant plus découvrant que la traduction de
la deuxième proposition est différente : les lois telles qu'elles peuvent être est traduit luật pháp theo đúng ý nghĩa của nĩ C'est-à-dire, le problème posé par l’auteur français implique
la réponse dans même le préambule du texte traduit L’expression bản chất thiên nhiên
implique que les caractères primitifs de l’homme sont inhérents Pour le traducteur viêtnamien en tant que lecteur de Rousseau, l’essence naturelle est posée comme inéluctable, inhérente Ce sont des qualités originelles Elles sont initialement bonnes Ainsi, le but du contrat social que Rousseau, toujours selon son interprétation, veut présenter dans ses écrits, consiste à enlever les corruptions causées par la société sans contrat pour orienter vers une république comme nature avec les lois naturelles Dans cette logique, observons un autre exemple ó dans une même phrase il y a de différentes manifestations dues à un mot unique
de Rousseau :
Như vậy nếu cĩ những kẻ nơ lệ vì bản chất chính vì cĩ những kẻ nơ lệ khơng do
thiên nhiên (p 10) [S'il y a donc, des esclaves par essence, c'est parce qu'il y a eu des
esclaves non à cause de la nature - littéralement].
Le texte de Rousseau présente ici un argument, selon lequel les esclaves « contre nature » sont issus de la force sociale, non de la nature ó ils sont égaux avec les maỵtres La
Trang 9nature 1 de la première proposition est une reprise ironique de la parole d’Aristote qui argumente que « les hommes ne sont pas naturellement égaux » Pour Rousseau la nature 2 est la cause de la nature 1, et « des esclaves » de deux propositions sont les mêmes La phrase suivante réaffirme cette idée Mais le jeu de mot de Rousseau décèle une autre logique établie
par le traducteur Apparaỵt alors dans le texte en viêtnamien une différence entre bản chất [nature 1] comme essence et thiên nhiên [nature 2] comme milieu : bản chất/essence [nature
1] évoque l’existence d’une qualité innée, inhérente qui se réfère à la servitude chez l’esclave
dans la phrase précédente (compagnons d’Ulysse) ; thiên nhiên [nature 2] implique la nature
en tant que perspective de la société, elle est primitive et hors de la société Nous avons ainsi dans la logique de cette réflexion deux différents « esclaves » C’est la conscience de certaines personnes vouloir sortir de son état d’esclavage qui réveille les autres encore en cet état Alors, le lien logique dans le texte d’arrivée remplace le lien chronologique dans le texte
de départ22 Puisque la deuxième semble concerner la volonté humaine de l’esclave qui le pousse contre la nature Cette impression est d’autant plus frappante que le traducteur supprime le dernier paragraphe qui suit ó Rousseau avec le ton ironique parle des héritiers dont il ferait partie Ce paragraphe en français, dans la piste de Rousseau, semble avoir pour but de contester les arguments d’Aristote Dans la piste du traducteur, c’est la logique sur l’opposition naturelle entre des esclaves (les uns sont volontaires, les autres forcés) C’est pourquoi la phrase dernière dans le texte en viêtnamien, toujours à l’appui de la division à la fois syntaxique et rhétorique (force et faible), évoque les appels rythmiques plus que les arguments, la décision de sortir de l’esclavage volontaire plus que de l’idée de penser Le texte d’arrivé vise la légitimation plus que la réflexion philosophique
En guise de la conclusion, on peut dire que les réflexions philosophiques de Rousseau ont postulé la légitimation de l’État viêtnamien issu de la colonisation Il s’agit de l’égalité conçue à la fois comme « l’intérêt » et le « pouvoir », qui sont les résultats de la lutte Ce droit est irréfutable, puisqu’il vient de la nature à la fois en tant que perspective de la société humaine, en tant qu’essence inhérente de tous les peuples, en tant que loi universelle de l’Être
suprême Tạo hĩa qui n’intervient pas dans la vie humaine, mai qui existe à priori Et par
conséquent il endosse les luttes du peuple pour la liberté et pour l’indépendance du premier État républicain légitime en Asie du Sud-est
24.9.2012
Trang 101 En 1922, Nguyễn An Ninh revient au Việt Nam pour participer au mouvement militant pour l’éducation du peuple en
vue de rehausser leur niveau, et pour la santé en vue de suivre le combat, de s’affranchir Il fonde le journal La Cloche fêlée en français condamnant légalement le régime colonial Le journal par conséquent est interdit En 1923, de son deuxième retour au pays, il procède à la traduction de cinq premiers chapitres du Contrat social de Rousseau paru dans
La Cloche fêlée réédité La traduction du Contrat social vise la vulgarisation de la pensée de légalité : l’homme est né
libre Il présente également la position de Rousseau sur l’État : l’État est une institution de gouvernance avec le Contrat social Ainsi, c’est Nguyễn An Ninh qui est le premier divulguer au Việt Nam la pensée de démocratie de Rousseau à travers son œuvre Or sa traduction en viêtnamien est interdite par les autorités coloniales, qui a peur de l’influence rousseauiste sur l’intellectuel viêtnamien d’alors, lors du haussement du mouvement révolutionnaire Ce sont les conférences, les interventions publiques données par Nguyễn An Ninh sur la démocratie, la liberté qui ont réveillé l’intellectuel, le peuple viêtnamien.
2 Il s’agit des manifestations ouvrières de 1000 participants à l’usine navale Ba Son-Sài Gịn et de 500 de textile Nam Định contre les autorités coloniales, de l’assassinat raté par Phạm Hồng Thái contre le gouverneur général Martial Merlin au Quảng Châu (Guangzu - Chine), de la condamnation de Phan Bội Châu, de la mort de Phan Châu Trinh Ces deux personnages sont les lettrés patriotiques caractéristiques, qui sont honorés par tout le peuple viêtnamien Tous les événements concernant eux deviennent les événements nationaux Dans la tendance de l’apparition des organisations révolutionnaires, Việt Nam quốc dân đảng (Parti national du Việt Nam) est fondé en 1927 par Nguyễn Thái Học, qui sera condamné à mort avec ses camarades lors de la révolte Yên bái échoué en 1930
3 Je tiens à remercier Tanguy Amiot, qui a eu la gentillesse de me fournir la copie de cette traduction en viêtnamien pour mes recherches.
4 “Tous les hommes naissent égaux Ils sont dotés par le Démiurge de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur” Cette proposition immortelle provient de la Déclaration d’Indépendance de 1776 des Américains Il en déduit que : tous les peuples du Monde naissent égaux en droits ; ils ont tous les droits de vivre, d’être en bonheur et en liberté La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de la Révolution française en 1793 déclarent également : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits; et
doivent toujours être libre et égaux en droits » Nous traduisons littéralement Le texte en anglais : « […] that all Men
are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty, and the pursuit of Happiness”.
5 Notre article provient, malgré tradurre tradire, de l’idée de Heidegger : «Toute traduction est en elle-même une interprétation [ ] Conformément à leur essence, l’interprétation et la traduction ne sont qu’une et même chose » Cité d’après A Berman, La Traduction et la Lettre l’Auberge du lointain, Paris, Seuil, 1999 p 19, nous soulignons en
italique Semblablement, W Benjamin en refusant l’objectivité de la connaissance prouve qu’« aucune traduction ne serait possible si son essence ultime était de vouloir ressembler à l’original » (W Benjamin, p 249) Pour lui, la vérité
ou les ultimes secrets, s’ils existent, se situent dans le langage G Steiner considère qu’« à l’intérieur d’une langue ou
d’une langue à l’autre, la communication est une traduction » G Steiner, Après Babel (tr de l’anglais par Lucienne
Lotringer et Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, ed Albin Michel 1998, p 89 « On ne devrait jamais passer sous silence
la question de la langue dans laquelle se pose la question et se traduit un discours sur la traduction », Derrida (J.), « Des
tours de Babel », Différence in Translation, ed Josep F Graham, Ithaca, Cornel Universty Press 1985, p 210 Cite d’après Michael Oustinoff, La Traduction, Collection Que-sais je, PUF 2003, p 14 Reprenant la réflexion de Humboldt
que la langue n’est pas « un ouvrage fait » (ergon), mais « une activité en train de se faire » (ennergia), nous visons non
la transparence d’une traduction mais les différences inhérentes qui règlent la signification du texte, et d’ó du lecteur.
6 Lors de la libération du pays, les termes tels démocratie, république, et liberté sont entrés dans la devise nationale et sont mis dans l’entête des papiers officiels : Việt Nam Dân chủ Cộng hịa, Độc lập, Tự do, Hạnh phúc [République Démocratique du Việt Nam / Indépendance, Liberté, Bonheur] Il est clair que ces mots d’ordre ont tendance rousseauiste ostensiblement Ces références réaffirment l’égalité, la liberté que Rousseau a levée Suite à la Déclaration
de l’Indépendance, c’est la Constitution établie par l’Assemblée Nationale en 1946 qui réaffirme la politique républicaine et démocratique du Việt Nam Le premier article de la première Constitution (1946) écrit : « Nước Việt Nam là một nước dân chủ cộng hồ » [Le Việt Nam est une République démocratique].
7 Cf Wang Xialing, Jean-Jaques Rousseau en Chine, Société internationale des Amis du Musée J.J Rousseau, 2009,
pp 75-78.
8 Cf Trịnh Văn Thảo, Les compagons de route de Hồ Chí Minh – Histoire d’un engagement intellectuel au Việt Nam,
Karthala, 2005.
9 Nguyễn Hữu Khang, selon l’information en tête du livre, est docteur en droit, diplơmé de l’École nationale des langues orientales vivantes, maintenant c’est INALCO Il soutient une thèse sur « La Commune annamite » en 1945